La gauchiste

Remplissant son cabas de légumes équitables
Cultivés dans un vrai jardin potager bio
Suivant une démarche éthique et responsable,
Elle déambulait au marché des Bobos.

Elle était habillée 100% équitable :
Cache-cœur en coton, ortie et ananas,
Chaussures biodégradables produites au Honduras,
Pantalon certifié développement durable.

Elle s’était éprise des petits producteurs
Éthiques et équitables, comme elle éco-acteurs,
Qui par leurs éco-gestes et leur contact humain
Méritaient bien le titre d’éco-citoyens.

Elle occupait au sein d’un cabinet privé
L’emploi de consultante en solidarité,
En biodiversité, et puis en parité,
Combats, rappelait-elle, très loin d’être gagnés.

Ses clients, souvent des municipalités,
La payaient pour créer du lien associatif,
Faire émerger de nouveaux centres créatifs,
Promouvoir des projets de citoyenneté ;

Elle devait renforcer les structures locales
(Qui rendent, c’est un fait, la vie plus conviviale),
Et à la médiathèque des mouvements sociaux
Initier des débats sur des sujets nouveaux ;

Inviter des experts neutres mais engagés
À projeter des films neutres mais militants
Destinés à pousser les gens à s’indigner
Et aussi, tant qu’à faire, à donner leur argent.

Elle écrivait aussi des rapports palpitants
Sur de grands sujets d’un intérêt culminant ;
Celui-ci, parmi d’autres, est représentatif :
« Pratiques artistiques en milieu associatif ».

Pour démocratiser l’accès à la culture,
Elle avait mis au point tout un tas de structures :
Centres d’arts de la rue, ateliers solidaires,
Comités de soutien aux œuvres éphémères,

Associations locales de sculpture pour enfants,
Centre municipal d’écrivains débutants,
Ainsi qu’un atelier d’action poétique,
Et une zone Europe de projets artistiques.

Jamais elle ne ratait une documenta,
Ce fatras d’œuvres d’art sans but ni résultat
Qui plongeait, disait-elle, ses heureux visiteurs
Dans un joyeux bouillon festif et novateur ;

Il n’y était question que de dichotomies,
De hiatus qui surgissent, de vaincre l’entropie,
De mouvements statiques d’entrelacs éphémères,
De nimbes imprévues en matériaux précaires.

L’année dernière encore elle avait rencontré
Un écrivain sans texte, un sculpteur sur parpaings,
Et un peintre à l’urine inspiré du Titien
Que la critique avait, à raison, encensé.

Elle aimait bien aussi le Palais de Tokyo
Cette friche rebelle et participative
Où artistes engagés et œuvres collectives
Dépoussiéraient un peu notre vision du Beau.

Oui, elle affectionnait ce beau laboratoire
D’artistes citoyens, espiègles et dissidents
Qui par leurs performances, leurs projets dérangeants,
Remettaient en question nos préjugés sur l’Art.

Elle-même était douée d’un esprit artistique
Qu’elle épanouissait dans des cadres atypiques :
Ateliers d’écriture pour cadres créatifs,
Cours de peinture abstraite pour poètes intuitifs.

Souffrant de féminisme à tendance hystérique,
Elle était prévenue, grâce à ses magazines,
Qu’en chaque homme réside un pervers narcissique
Débordant de mépris pour la gent féminine ;

Pour Sainte-Parité elle luttait sans relâche
Et était ulcérée à l’idée que subsistent
Malgré l’exploration de tout un tas de pistes
Des inégalités dans le partage des tâches.

Il faut, affirmait-elle, œuvrer dès le berceau
À l’extermination de tout cliché sexiste,
Arracher les enfants aux hétérocentristes,
Aux conditionnements facho-patriarcaux.

Elle avait résolu d’inculquer à sa nièce
La haine pour les hommes, tous d’odieux machistes ;
À Noël elle offrait des jouets anti-sexistes
Et des contes de fée sans prince ni princesse.

Elle exigeait des livres d’Histoire non-genrés
Où les femmes seraient moins sous-représentées,
Et avait pour cela écrit un très beau texte :
« Stop aux stéréotypes à la bibliothèque ! »

Mais pour l’heure elle flânait dans ce marché éthique,
Prodiguant tolérance et ouverture d’esprit,
Et ne se doutant pas, dans son étourderie
Que sa balade aurait une issue dramatique :

Elle n’avait pas vu, couchée en embuscade,
Vicieuse et sournoise, une feuille de salade
Dont elle s’approchait très dangereusement
Tout en s’émerveillant hop ! elle marche dedans,

Glisse, part en arrière, dégringole, s’affaisse,
Les gros yeux étonnés se ratatine les fesses,
Embrasse intensément le beau béton bien dur,
Et à son beau poignet se fait une foulure.

Alors c’est l’hystérie ! Le cul échoué par terre,
Elle part en convulsions, trémule, vocifère
Et bouillante de rage, ivre de sa fureur,
Insulte copieusement le petit producteur.

Elle exige qu’il paie ; il est récalcitrant :
Elle porte donc l’affaire en correctionnelle,
Et la sentence tombe, tranchante et solennelle :
Le sol était, ce jour, anormalement glissant.

Il fallut donc payer dommages et intérêts ;
Le petit producteur se retrouva ruiné ;
On ne le verrait plus dans cet éco-quartier
Où notre philanthrope étendait ses bienfaits,

Portant haut les valeurs de solidarité,
De paix, de tolérance et de fraternité,
Et qui du fond de ses bars à vin citoyens
Œuvrait à inventer un monde plus humain.

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L'ectoplasme émasculé

De petits yeux en trous de bite
Égarés au fond des orbites,
La prestance d’un gros oiseau,
Le charisme d’un bigorneau :

C’est moi le roi, c’est moi le boss !
Le patriarche, le molosse !
La puissance, l’autorité,
La force et la virilité !

Piteuse bonbonne avachie,
Je n’ai jamais rien entrepris
Et traite tout par le mépris :
Je gouverne comme je chie.

Contre la criminalité,
Je lutte avec ténacité.
Écoutez, si vous en doutez,
Mes terrifiants accents guerriers :

« Tremblez, voyous et criminels !
Tueurs, prédateurs sexuels !
Car notre arsenal répressif
Est puissamment dissuasif :

Parloirs intimes, remises de peines,
Sursis, vices de forme, appels,
Magistrats assoiffés de haine,
Psychiatres amis des criminels.

La prison, ultime sanction,
Doit devenir une exception
Réservée aux plus gros salauds :
Réacs, chauffards et alcoolos.

Il ne faut plus incarcérer
Mais sans délai réinsérer
Car ce sont les auteurs de crimes
Qui sont, au fond, les vraies victimes :

Discriminés, stigmatisés,
Tout les pousse à assassiner ;
Rejetés par la société,
Ces pauvres n’ont plus qu’à violer.

Je prône donc la compassion
Pour les violeurs en réunion
Qui ont, c’est leur péché mignon,
Des problèmes de séduction.

Je souhaite aussi que les experts
Libèrent un peu plus de pervers
Et que les magistrats Jean-Jacques
Fassent enfermer toute la BAC.

Ces racailles un brin impulsives ?
Aucun risque de récidive !
Et ces amateurs de tournantes ?
Leur libération est urgente !

Je veux amnistier les casseurs
— D’ailleurs ce sera fait dans l’heure —
Mais j’ai prévu pour les cathos
Un bon p’tit coup de lacrymo. »

Bureaucrate insipide et plat
Au tempérament délavé
Je débite un mou charabia
D’une insondable vacuité

Et récite les évangiles
Du progressiste assermenté
Sous le contrôle des vigiles
De la pensée homologuée ;

Mon enragée aux droits des femmes
D’une émouvante grandeur d’âme
Ne veut plus voir différencier
Les sexes. Enfin, c’est compliqué :

Distinguer les sexes, faut pas,
Mais il faut plus de parité.
« Hommes » et « femmes » n’existent pas,
Mais il faut plus de mixité.

Cette exceptionnelle humaniste
(Et donc, forcément, féministe)
A déclaré la guerre à mort
A l’exploitation des corps :

Elle offre des prostituées
Aux phallocrates handicapés
Et aux femmes nécessiteuses
L’enviable emploi de mère porteuse.

Pour exterminer le machisme
Et les partisans du sexisme
(Tous hétéros, blancs et aisés —
surtout ne pas stigmatiser),

Elle a confié aux lobbies gays
L’éducation sexuelle
Des enfants dès la maternelle ;
C’est un gage de neutralité.

Faisons confiance à ces chics types
Pour n’imposer aucun cliché,
Déconstruire les stéréotypes,
Et puis ne pas endoctriner.

Le cerveau sous anesthésie,
Pataugeant dans ma léthargie,
J’ai la vigueur et l’énergie
D’une grosse poule engourdie,

Et l’épaisseur, la consistance
D’un gros nuage bien joufflu ;
Malgré mes dehors très dodus,
Je suis fait tout en transparence.

Vague baudruche émasculée,
Je n’ai jamais rien décidé,
Sauf, c’est sans risque, de gazer,
Les cathos osant s’exprimer ;

Pour le reste c’est avec zèle
Que je me soumets en rampant
A mes amis néo-tyrans :
Les doux despotes de Bruxelles.

Bien servilement je me couche
Devant ces élites merdiques,
Ces cervelets technocratiques
Qui détruisent tout ce qu’ils touchent ;

Je souscris à tous leurs caprices :
Leur rage uniformisatrice
Leur monnaie et leurs lois maboules,
Et j’applaudis quand tout s’écroule :

J’approuve leurs actions piteuses,
Leurs décisions calamiteuses,
Leurs déclarations fallacieuses,
Leur communication menteuse,

Car, comme eux, je n’aurai de cesse
D’effacer d’une main vengeresse
Les traces de l’humanité
Qui, grandiose, nous a précédés.

Cette œuvre est bientôt achevée :
Tant d’âmes, déjà, dévastées,
Errent dans notre monde aride
Sans réconfort, absurde et vide,

Un monde terne, asexué,
Sans fougue ni vitalité,
Où l’humanité en déroute
Toujours plus amère s’encroûte ;

Bienvenue dans ce monde fade !
Dans cette infinie débandade !
Dans ce chaos que rien n’éclaire !
Oui, bienvenue dans notre enfer !

Le sarkozysme est un dogmatisme

« Il arrivera un moment où la droite n’offrira aucune solution de recours. Pas plus que la gauche. Dans ce cas, effectivement, je serai obligé d’y aller. Pas par envie. Par devoir. Uniquement parce qu’il s’agit de la France. »

Jeanne d’Arc Nicolas Sarkozy

Valeurs Actuelles fait de plus en plus souvent penser à un bulletin paroissial de l’Eglise sarkozyste. C’est de bonne guerre : il est absurde d’attendre de la presse qu’elle soit neutre. Tous les journaux ont leurs partis pris, la plupart infiniment plus répugnants que l’indulgence aveugle pour Nicolas Sarkozy. Il n’en demeure pas moins que lorsque le soutien à une figure politique tourne au culte de la personnalité, le risque est grand de sombrer dans le grotesque et de se disqualifier.

C’est ce qui est arrivé la semaine dernière à Valeurs Actuelles, où un journaliste tout frétillant de dévotion décrivait les moindres mouvements de Nicolas Sarkozy comme autant de miracles, et pâmait d’admiration dès qu’il articulait un son. A ses yeux, Sarkozy n’était pas seulement le prédécesseur de l’ectoplasme émasculé nommé Hollande  : c’était Le Sauveur de la France. Une France qui allait « très mal ». Depuis mai 2012, seulement. Pas avant. C’est fou comme un pays peut vite sombrer. Comme les problèmes peuvent vite arriver.

Cet article, sommet parmi d’autres de la servilité journalistique, s’éloigne du champ de la politique pour entrer dans celui du dogme. Sarkozy n’est plus un homme politique ; c’est une figure messianique. Nous n’avons plus affaire à du journalisme, mais à du mysticisme.

A tant d’idolâtrie gratinée, il peut être utile d’opposer un peu de raison. De rappeler quelques vérités crues. Des faits. Gênants, parfois. Éprouvants, aussi. Comme la vérité l’est souvent. Cependant, pour ne pas trop contrarier les journalistes-dévots qui tomberaient sur ce texte, nous nous efforcerons de traiter leur dieu avec la déférence qui s’impose : voici donc la Genèse selon Sarkozy.

Au commencement, Sarkozy créa la démocratie. Les Français s’étant massivement prononcés contre le projet euromaniaque de Constitution Européenne, il le rebaptisa « traité de Lisbonne » et le fit adopter en se gardant bien, cette fois, de consulter le peuple ; il avait en effet compris qu’un texte écrit par les élites pour les élites a beaucoup plus de chances d’être ratifié quand seules votent les élites.

Ainsi fut consacré le principe hautement démocratique de faire avaler aux peuples par voie parlementaire ce qu’ils ont vomi par voie référendaire ; ainsi fut de nouveau mis en évidence le charmant paradoxe démocratique de non-représentativité des représentants. Mais qui se soucie encore de telles vétilles ?

Quoi qu’il en soit, Sarkozy ne tarda pas à savourer les conséquences de son cher traité. Il vit des bataillons de technocrates ignares et arrogants (et démocratiquement non élus) s’emparer des pleins pouvoirs, et dicter aux peuples européens leurs lois absurdes ou mortifères. Il vit les banques centrales forcées, pour prêter à leurs propres Etats, d’en passer par les banques privées — autrement dit, ces dernières s’engraissèrent avec l’argent du contribuable. Il vit les frontières disparaître, les souverainetés nationales s’évaporer. Il vit les pires ennemis de l’Europe déplorer avec des sanglots dans la voix qu’on ne veuille pas de leur Europe de la Croissance et de la Paix, tandis que l’économie européenne s’effondrait sous leur action, et que leur morgue et leur mépris des peuples attisaient par réaction la résurgence des stéréotypes nationaux. Il vit la plus grande offensive jamais lancée contre l’Europe prendre le nom de « construction européenne » ; il vit les plus noirs imposteurs, les plus frénétiques uniformisateurs, les esprits les plus férocement totalitaires présenter leurs exactions et leurs viols répétés de la démocratie comme des mesures de salut public. Et il les approuva ; c’étaient ses amis : pour sauver leur utopie moribonde, il leur donna tout ce que son peuple possédait — et même beaucoup plus : alors qu’une effroyable dette de 1700 milliards d’euros menait son propre pays au bord de la faillite, il décida de dépenser encore quelques dizaines de milliards pour sauver la monnaie Attila, pour sauver l’Europe, pour « sauver la Grèce », comme il le disait dans cet inimitable style ronflant dont il a le secret. Ces dizaines de milliards, qui pèseraient sur plusieurs générations de contribuables, ces dizaines de milliards n’avaient pas été dépensés en vain : Sarkozy vit les suicides de Grecs se multiplier, 62% des jeunes se retrouver au chômage, les (ex-)retraités finir leur existence dans la rue, les médicaments disparaître des pharmacies, les maladies proliférer, la violence exploser. Il vit la Grèce, berceau de l’Europe, se transformer en pays du tiers-monde. Il vit l’Espagne, « sauvée » de la même manière, subir la même débâcle, puis l’Italie, et les premiers symptômes de cette même débâcle toucher la France. Il entrevit que, comme l’Europe de l’Est se débat encore dans les ruines laissées par le totalitarisme communiste, l’Europe de l’Ouest sortirait dévastée du totalitarisme européiste. Et il vit que cela était bon.

Ainsi il y eut un soir, et il y eut un matin : ce fut le premier jour.

Sarkozy vit que son pays était ravagé par le chômage. Il vit que ce chômage était d’une virulence sans précédent, ne montrant jamais le moindre signe d’essoufflement. Ce qu’il ne vit pas, en revanche, c’était le rapport entre son dogme libre-échangiste et ce chômage d’un genre inédit. Mais on allait voir ce qu’on allait voir : pour endiguer le chômage, Sarkozy allait prendre desmesures fortes. A commencer par ramper bien docilement devant ses maîtres bruxellois ; ne surtout pas remettre en question leur monnaie maboule, ni leur fanatisme ultra-libéral ; trouver normal que soient mis en concurrence stricte des ouvriers cotisant pour des systèmes de retraite, de solidarité et de santé, et des forçats trimant quatre-vingts heures par semaine dans la plus grande précarité. Il ne lui vint pas à l’esprit de protéger un modèle qui, certes perverti par des nuées de fainéants et de profiteurs, n’en demeurait pas moins remarquable ; ni d’inciter les pays peu soucieux du sort de leurs travailleurs à s’en inspirer. C’était de toute façon impossible, car ses prescripteurs bruxellois avaient déjà tranché : c’est l’exact inverse qui devait se produire. Cependant, même avec la meilleure volonté du monde, un tel nivellement par le bas demande du temps : d’ici là, les entreprises non préparées à la grande fête de la mondialisation seraient condamnées à faire faillite. Ou à délocaliser. Avant que la misère ne vienne à nous, il nous faudrait encore, pour quelque temps, venir à la misère. Et licencier le reste. Cinq-cent mille emplois industriels disparurent, sacrifiés sur l’autel du sacro-saint-libre-échange-non-faussé. La détresse, la désolation, l’hébétude, la misère s’emparèrent de toujours plus de familles. Des millions d’hommes et de femmes connurent l’avilissement de la servitude, la mésestime de soi, l’apathie, le désœuvrement, pour certains le divorce, pour d’autres l’alcoolisme (et le cortège de bonheurs qui l’accompagne). Certains vicieux y prirent même goût, et développèrent un prodigieux esprit de paresse et de parasitisme.

Sarkozy vit ainsi que des directives radieuses ordonnées par les despotes de Bruxelles et que, de gré ou de force, il appliquait, l’humanité ressortait grandie. Et il vit que cela était bon.

Ainsi il y eut un soir, et il y eut un matin : ce fut le deuxième jour.

Sarkozy réalisa qu’en plus du libre-échange et de la monnaie Attila, il disposait d’un troisième levier pour enrayer le chômage : faire venir toujours plus de chômeurs dans son pays. C’était la logique même, enfin, que n’y avait-il pensé plus tôt ! 200 000 personnes par an lui semblaient une bonne moyenne. Il les fit venir. Cependant, assez curieusement, le chômage ne baissa pas. Les salaires, si. Quant aux déficits publics, ils se creusèrent étrangement. C’était à n’y rien comprendre.

S’il promouvait ainsi l’immigration légale comme aucun homme politique avant lui, Sarkozy était en revanche impitoyable vis-à-vis de l’immigration clandestine. La preuve ? Le budget de l’aide médicale d’Etat (destinée à offrir des soins de luxe et autres cures thermales aux clandestins ; AME pour les intimes), 75 millions d’euros en 2000, grimpa à 588 millions en 2011. Personne ne la remit en question.

Pour écarter tout risque de dérive communautariste, les 200 000 personnes qui chaque année rentraient en France étaient soumises à des exigences d’assimilation draconiennes. Des questions redoutables leur étaient posées, comme par exemple « Edith Piaf est-elle : a) un oiseau b) une chanteuse française ? ». En conséquence, le communautarisme ne se développa pas du tout. Quelques fous paranoïaques crurent bien voir les « Nique la France » se multiplier, mais ils étaient fous et paranoïaques. Et fascistes, aussi. Des fascistes qui stigmatisaient. S’ils décrivaient et déploraient la division des Français, c’était en toute logique parce que sournoisement, ils cherchaient à diviser les Français.

Sarkozy vit ainsi le communautarisme disparaître, les tensions se dissiper, l’harmonie renaître. Il vit sa politique d’immigration massive apaiser les frustrations et offrir à tous un épanouissement sans précédent. Et il vit que cela était bon.

Ainsi il y eut un soir, et il y eut un matin : ce fut le troisième jour.

Sarkozy se réveilla avec une mauvaise nouvelle : les vols, viols et agressions se multipliaient à une vitesse vertigineuse. Pourquoi ? Sûrement pas à cause du communautarisme, puisque ça n’existait pas (sauf dans les têtes malades des fascistes, rappelez-vous). En tout cas, il fallait faire quelque chose. Écraser cette insécurité galopante. Alors Sarkozy décida d’employer les grands moyens : il inventa le Kärcher sans eau. En supprimant 19 000 postes de policiers, en annulant l’exécution des peines de prison ferme de moins de deux ans (vous avez bien lu), il envoya un terrifiant signal de fermeté aux criminels. En systématisant les remises de peines, en multipliant les peines de substitution, en recourant abusivement au sursis, en permettant que la plupart des violeurs purgent moins de la moitié de leur peine, il mit efficacement les innocents à l’abri de leurs bourreaux. Rien qu’en 2009, plus de 80 000 condamnations restèrent lettre morte. Tout simplement pas appliquées.

A la décharge de Sarkozy, il faut bien admettre que les prisons étaient pleines à craquer. Qu’on comptait en France moins de places de prison que de viols chaque année. Que ces prisons étaient depuis longtemps devenues des zones de non-droit, où l’on cultivait du cannabis et où les caïds faisaient régner leur loi (la prison est le lieu où culmine l’autorité de l’Etat) ; où les détenus les plus faibles étaient tabassés, violés et suicidés dans la plus grande indifférence — notamment médiatique. Pourquoi ne pas rétablir l’ordre et l’autorité dans ces prisons, afin que les peines y soient purgées de manière sévère mais décente ? Pourquoi ne pas créer les places nécessaires à la protection des innocents ? Pourquoi ne pas tout faire pour que des bourreaux déjà comptables du saccage de plusieurs existences soient empêchés de faire d’autres victimes ? Mystère. Trop cher, sûrement. Il était sans doute beaucoup plus urgent de dépenser des dizaines de milliards pour sauver l’euro, avec le succès qu’on sait. Il faut aussi avouer que ni Monsieur Sarkozy, ni Madame Michèle Alliot-Marie ne risquaient de se faire violer dans un train de banlieue. Qu’il n’y avait pas de tournantes, dans leurs caves à eux. Qu’eux ne risquaient pas, en faisant leur footing, de se faire violer puis étrangler par un violeur multirécidiviste libéré conditionnellement puisque, pour la énième fois, il ne présentait « aucun risque de récidive ». Que ce n’est pas eux qui perdraient un œil sur le quai du métro pour avoir refusé qu’on leur vole leur portable. Que ce n’est pas eux qui, violés collectivement et prostitués pendant un mois par trente « jeunes », verraient ces jeunes condamnés au maximum à trois ans de prison. Que ce n’est pas eux qui, écoeurés par le fonctionnement de cette prétendue justice, n’auraient même plus la force de porter plainte, et croiseraient tous les jours leurs violeurs s’en allant s’amuser en toute impunité.

Eux pouvaient donc dormir tranquilles. Et puis, les médias faisaient leur boulot : ils véhiculaient l’image d’un Sarkozy sévère, rigoureux, inflexible, image renforcée par ses rodomontades pour caméras et autres discours aux accents guerriers qui faisaient bien rire les voyous — beaucoup moins leurs victimes. Le show était bien rodé. Pendant ce temps, en coulisses, on humiliait, on tabassait, on violait, on tuait.

La vérité est que derrière toutes ses simagrées pour journalistes gogos, Sarkozy était terrifié par les « racailles ». Tétanisé. Il savait qu’il ne faisait pas le poids ; que la force publique, qu’il avait méthodiquement affaiblie au moment même où son renforcement eût été nécessaire comme jamais dans l’histoire de la France, n’était plus en mesure de réprimer quoi que ce soit. Il le savait si bien que quand ses policiers essuyèrent à Villiers-le-Bel plusieurs dizaines de tirs à balles réelles, ordre leur fut donné de ne pas riposter. De se laisser tirer comme des lapins. Après un tel transfert du monopole de la violence autorisée, les choses étaient claires : difficile en effet d’imaginer plus net signal de capitulation…

Sarkozy vit donc sa police et sa justice s’affaiblir, et les voyous s’enhardir à proportion de cet affaiblissement. Une impunité sans précédent se répandit. Il vit la barbarie proliféreret les victimes, toujours plus nombreuses, renoncer toujours plus à porter plainte. Il vit le sentiment d’injustice, une des douleurs les plus affreuses que puisse ressentir l’être humain, tourmenter de plus en plus d’hommes et de femmes. Et il vit que cela était bon.

Ainsi il y eut un soir, et il y eut un matin : ce fut le quatrième jour.

Sarkozy trouva que le chaos mental engendré par les aberrations du pédagogisme, de « l’enfant créateur de son savoir », de la méthode globale, par l’indigence des programmes scolaires et l’effondrement de toute autorité n’était pas encore allé assez loin. Pour achever de vider les jeunes de tout structure mentale, de toute intelligence critique et en faire à jamais des êtres flottants, indécis, vagues, bancals, il recourut aux services des meilleurs missionnaires du progressisme : il nomma Xavier Darcos puis Luc Châtel ministres de la crétinisation nationale.

Le premier, expert en coups d’éponge, fit disparaître l’histoire de France de l’enseignement… de l’histoire en France. L’étude de l’Empire napoléonien, d’un intérêt historique somme toute mineur, fut remplacée par celle du royaume du Ghana. Saint Louis s’inclina devant le Monomotapa. Le Roi-Soleil s’éclipsa derrière les Gupta.

Le second expert ès-crétinisation ferait presque regretter le premier : il introduisit dans les lycées l’enseignement du gender, cette théorie qui proclame que la différence des sexes n’est que génitale. Que « l’homme » et « la femme » sont des concepts fallacieux inventés par d’immondes phallocrates pour imposer l’hégémonie hétéro-masculine. Qu’aucun rôle — en particulier le parental — ne saurait être déterminé par le sexe. C’est exactement ce fantasme indifférenciateur qui sous-tend les revendications des partisans de l’adoption par les couples homosexuels. Il paraît pourtant que Sarkozy est contre. Autrement dit, qu’il condamne la mise en pratique de théories qu’il approuve (et il n’est pas douteux qu’il les approuve, sauf à supposer que 1) il nomme ses ministres sans se renseigner sur leurs options idéologiques ; 2) il n’ait aucune autorité sur eux, même sur les sujets les plus fondamentaux). De là à le taxer d’incohérence, ou d’insincérité, ou encore de démagogie, il y a un fossé dans l’irrévérence que nous ne franchirons pas.

Sarkozy vit donc l’école produire toujours plus d’analphabètes, d’ignares et de crétins. Il vit les encéphales s’atrophier, l’esprit critique se dissiper et les idéologies les plus infectes inonder les cerveaux en étant acceptées par tous comme des vérités révélées. Et il vit que cela était bon.

Ainsi il y eut un soir, et il y eut un matin : ce fut le cinquième jour.

Après la trahison du peuple, Sarkozy inventa celle des amis. Le dictateur et ami de Sarkozy Mouammar Kadhafi avait de plus en plus de mal à mater les islamistes de son pays. Ces derniers ayant compris qu’une fois gagnée médiatiquement, la guerre n’est souvent plus qu’une formalité, ils déguisèrent leur combat exclusivement djihadiste en émouvant soulèvement contre un infâme dictateur (ce que Kadhafi était sans doute, mais hélas beaucoup moins que ceux qui lui succèderaient). Les journalistes, toujours avides de mensonges et de falsifications bien salopes, pilonnèrent les esprits occidentaux de cette abjecte propagande. Mais certain savaient. Parmi eux, des universitaires, des experts en géopolitique, quelques journalistes inaudibles. Et donc, bien sûr, les services de renseignements (sauf à porter contre eux une terrible accusation d’incompétence). Et donc, bien sûr, Nicolas Sarkozy. Mais ce dernier préféra s’en remettre au grand géopoliticien Bernard-Henri Lévy, philosophe majeur dont l’humanité et la finesse d’analyse n’étaient plus à démontrer depuis les évènements des Balkans. Il envoya l’armée française offrir un ravissant tapis de bombes à son ami Kadhafi (dont certaines langues médisantes prétendent qu’il aurait financé une certaine campagne en 2007), avec les félicitations des contribuables. C’est également avec les félicitations du contribuable que 40 tonnes d’armes furent livrée aux djihadistes. Avec tout ça, l’ami Kadhafi ne pouvait pas faire de miracle. Il finit par lâcher. Et par mourir lynché. Il ne parlerait plus.

Alors, ce qui devait arriver arriva : sans attendre, la charia fut instaurée. Par les héros de la liberté que Bernard-Henri Sarkozy avait, quelques semaines plus tôt, couverts d’éloges à l’Elysée. Les minorités furent exterminées. Les Noirs enfermés dans des cages. La terreur se répandit, et elle n’avait rien à voir avec la peur qu’avait inspirée feu-Kadhafi. Le chaos gagna. Opération charia-express terminée.

Terminée ? Pas tout à fait. Enhardis par ce succès, et désormais armés jusqu’aux dents, les djihadistes résolurent d’exporter les merveilles de la charia dans les pays voisins. Au Mali, par exemple. Mais cette fois, la France n’était plus d’accord. Allez comprendre. Pas schizophrène pour un sou, elle envoya donc les militaires français se battre contre ceux-là même qu’elle avait lourdement armés quelques mois auparavant. Pour protester, un groupe islamiste (venu de Libye, comme de juste) prit en otage le site gazier d’In Amenas. Toujours avec nos armes, il causa la mort de 37 personnes. C’est à ce jour la plus grande prise d’otages de l’histoire algérienne.

Les journalistes, ces gens pour qui, comme chacun sait, « l’information est une vocation », cessèrent subitement de parler de la Libye. Bernard-Henri Sarkozy en fut soulagé. Personne ne dirait que l’intervention en Libye avait fourni un coup de main décisif aux djihadistes, dont on était loin d’avoir vu toute l’extension des effets. Bernard-Henri Sarkozy se regarda dans le miroir. Il bomba le torse. Il vit que cela était bon.

 Ainsi il y eut un soir, et il y eut un matin : ce fut le sixième jour.

L’heure du bilan était venue. Sarkozy contempla son œuvre. Il était très fier de lui. Il trouvait qu’il avait bien travaillé. Il était heureux. Les Français beaucoup moins. Pour le remercier de tous ses bienfaits, ils lui mirent son slip sur la tête et un solide coup de pied au cul. Ils se doutaient bien que la vague baudruche qu’ils mettaient à sa place ne valait pas mieux. Que ce porcelet insipide réussirait peut-être même l’exploit d’être encore plus calamiteux. Mais au moins avec lui, pas de faux espoir, pas de duplicité : le désastre était sûr. Ne suscitant aucune illusion, il ne les ferait pas cocus. C’était leur maigre consolation, et la seule façon qu’ils avaient trouvé de venger leur honneur bafoué.

L’être humain est en effet doté de cette irritante caractéristique de pouvoir placer son honneur au-dessus de toute autre considération. Dans certaines civilisations, à certaines époques, on allait même jusqu’à préférer la mort au déshonneur. Nous n’en sommes plus là, bien sûr. Le triomphe de l’autolâtrie s’est étrangement accompagné d’une atrophie du sens de l’honneur. Pas de sa mort, cependant. Qu’on l’humilie, qu’on le bafoue, qu’on l’abuse excessivement, et l’homme sent les derniers vestiges de sa dignité le titiller. Si elle se réveille, alors c’est terrible : il se braque, il s’entête, il s’obstine, plus aucun argument ne peut l’atteindre. Implacable, son sens de l’honneur commande tout, au mépris de toute rationalité. « Absurde ! » diront certains. « Sublime ! » penseront d’autres. Humain, en tout cas. Incurablement humain. Mais il est vrai que les hommes politiques, dont la plupart ne sont pas vraiment taraudés par le sens de l’honneur, ont beaucoup de mal à comprendre cela. Ils s’imaginent que tout le monde vit selon leurs « valeurs ». Que comme eux, l’électeur a perdu toute dignité, et acceptera indéfiniment et sans broncher leurs renoncements, incohérences et trahisons. Ils se trompent lourdement. Ils le réaliseront à leurs dépens. Sarkozy n’a fait qu’ouvrir le bal.

Facebook

Tous sur Clonebook, bande d’ahuris !
Allez, tous dans le paradis
Des génies et des vrais amis,
Le monde enchanté des sosies !
 
Par ici les analphabètes,
Les impuissants et les châtrés !
Venez tous vous faire consoler
Par gentille maman Internet !
 
Tous aussi cons, tous aussi vides,
Tous aussi creux et insipides,
Ici nous sommes tous égaux,
Et tous ivres de notre ego ;
 
Notre existence est si piteuse,
Si navrante, absurde, si creuse,
Qu’elle perd tout sens, toute valeur
Hors du troupeau approbateur.
 
Cyber-Narcisse échevelés,
Nous exhibons notre néant
Sous d’ardents applaudissements
Et compliments pixellisés ;
 
Eperdus de futilité,
D’absurdité, de vanité,
Fiers de notre stérilité,
De nos cervelets atrophiés,
 
Nous voulons la reconnaissance
Immédiate et sans condition
De nos qualités d’exception ;
Qu’on nous célèbre, nous encense
 
Pour le simple fait d’exister,
D’être sans cesse connectés,
De télécharger des photos
Pour montrer comme on est tout beaux,
 
De gesticuler hystériques
Pour obtenir l’aumône d’un clic,
D’étaler notre vie intime
Devant une foule anonyme,
 
De creuser notre solitude,
De nous répandre en platitudes,
En babillages inlassables,
En idioties incalculables
 
Dans un langage somptueux :
Monosyllabes miséreux,
Points d’exclamation mitraillette,
Onomatopées, cris de bêtes,
 
Areuh, oh, ah, lol, mdr,
Gazouillis d’êtres prépubères ;
Nous sommes, pour nous exprimer,
Redevenus de vrais bébés
 
Incapables d’articuler
Une pensée élaborée
Et prouvant, par nos phrases étiques
La mort de notre sens critique.
 
D’ailleurs plus rien en nous ne vit,
Ni lucidité ni esprit ;
Nous avons troqué ces fardeaux
Contre la chouette vie en réseau,
 
Dilué notre intimité
Dans la sottise collective
Et ruiné notre identité
Par standardisation massive :
 
Tous heureux de la même manière,
Originaux comme des plagiaires,
Mais convaincus d’être atypiques,
Fascinants, palpitants, uniques,
 
Conjurant notre insignifiance
En misant tout sur l’apparence
Et nous liant par fibre optique
A l’internationale des geeks :
 
Convivialité virtuelle,
Amitiés cent-pour-cent pixels,
Personnalités délavées,
Et crétinisme connecté,
 
Nous envoyons en haut débit
Un flot incessant d’inepties,
Convaincus, tout ébouriffés,
Qu’il s’agit là de vraies pensées ;
 
Mais nous ne sommes que des clones
Tous assis sur le même trône,
Menant tous la même existence
Normalisée, vide de sens,
 
Et ne pouvant plus exister
Sans constamment nous exhiber :
Chaque jour nous montons sur scène,
Masse indistincte et bien obscène,
 
Gros tas d’esclaves et de moutons,
Et nous crions, bêlons, hurlons,
Bouffonnons à n’en plus finir ;
Quand sonnera l’heure de mourir
 
Nous pourrons dire avec fierté
Que nous nous sommes débrouillé
Pour toujours être insignifiants,
Et vivre en véritables glands ;
 
Pour donner pleine expansion
A nos nobles inclinations :
Narcissisme, exhibitionnisme,
Mimétisme et infantilisme,
 
En un mot égalitarisme ;
Jamais à court d’une ânerie,
D’une énorme crétinerie
Ou bien encore d’un gros truisme,
 
Nous aurons donc bien bavardé,
Et passionnément cultivé
Notre intarissable néant.
Vraiment, quelle vie de géant !
 

Portrait-robot de l’antithèse absolue de l’artiste (encore appelée « artiste contemporain »)

 

Si vous vous refusez à étudier l’anatomie, l’art du dessin et de la perspective, les mathématiques de l’esthétique et la science de la couleur, laissez-moi vous dire que c’est plus un signe de paresse que de génie.

Dali

L’art des artistes doit un jour disparaître, entièrement absorbé dans le besoin de fête des hommes.

Nietzsche

 
 

L’Art est mort. Les artistes l’ont remplacé. Depuis que tout le monde est poète, que tout le monde est artiste, que tout le monde est passionnant et entend bien le faire savoir, des nuées d’esprits fades, de cerveaux stériles, d’âmes anémiées et de mains inhabiles ont déferlé sur les territoires de l’Art et pris la place des individus puissants et créatifs qu’étaient les vrais artistes. Rubens, Beethoven, Baudelaire, Céline, Picasso, Dali, Titien, Raphaël, Le Bernin, Le Corrège, Le Tintoret, De Vinci, Delacroix, Molière, Chopin, Mozart : nous ne retrouverons plus de tels prodiges, qui ne pouvaient exister que tant que l’égalitarisme, cette utopie consolatrice pour jaloux et frustrés, et la ruine savamment orchestrée de tout sens esthétique n’avaient pas totalement nivelé l’humanité, remplaçant la reconnaissance inégalitaire des temps historiques par la fierté universelle et sans condition.

Les « artistes » d’aujourd’hui, c’est-à-dire ceux qui sont présentés comme tels par les élites idiotes et les médias lèche-cul, sont des incompétents congénitaux, impuissants à créer quoi que ce soit de consistant et de durable. Pour masquer leur stérilité, ils l’enrobent d’une verbosité pseudo-intellectuelle tellement absurde qu’elle assomme le spectateur et décourage en lui toute velléité d’esprit critique. Vainqueurs par K.O., ils peuvent alors déclarer qu’ils continuent l’histoire de l’art. Comme s’il y avait une filiation entre leur vacuité et la puissance des vrais artistes ; entre leurs productions creuses et hideuses, et les œuvres denses et grisantes des créateurs. Ces charlatans sont à l’Art ce que la pustule est au visage : ils vivent à ses dépens, et aimeraient bien faire croire qu’ils en sont partie intégrante quand ils ne font que le vampiriser.

Tous ces ratés se ressemblent tellement, dans leur impuissance et leur prétention inouïes, qu’en dépeindre un suffit à tous les décrire. C’est ce que nous allons faire. Mais comment nommer cet exercice ? Nous ne pouvons pas, comme La Bruyère en son temps, parler de « Caractères », puisque ces clones se signalent précisément par une absence rigoureuse de caractère. « Portrait-robot » sied beaucoup mieux à ces automates tout juste bons à ânonner les évangiles du progressiste homologué tout en s’imaginant décalés, subversifs et dérangeants. Oui, c’est cela, brossons le portrait-robot de ces têtes vides, de ces cœurs atrophiés, de ces lamentables moulins à poncifs convaincus d’incarner le summum de l’originalité. Perçons à jour ces enlaidisseurs du monde, ces sinistres avocats de la médiocrité et de la tristesse ; il n’est que temps :

1°. Prétention de se définir comme des artistes avant que quiconque de non-intéressé financièrement l’ait dit d’eux (à l’époque où il y avait des artistes, c’était de l’extérieur, et non des décrets de leur nombril, que venait la reconnaissance de leur talent), en brandissant au besoin l’exemple des impressionnistes, des « artistes dégénérés » d’Hitler et autres « artistes maudits » pour intimider les sceptiques. Ce sans que personne, jamais, n’objecte à ces héros que les artistes dégénérés n’étaient pas exposés dans des lieux publics, et encore moins subventionnés par l’Etat ; ou encore qu’on n’a jamais vu d’artistes maudits devenir millionnaires… Mais il est vrai que seule notre époque, où l’ignorance de tous sert si bien le charlatanisme de quelques uns, pouvait voir naître ce paroxysme d’imposture qu’est l’artiste maudit mondain.

2°. Revendication simultanée du droit de subvertir, de provoquer, d’insulter, et de celui d’être approuvé, protégé et nourri par les cibles de cette subversion, de ces provocations, de ces insultes ; de manière plus générale, héroïsme et grandeur d’âme proverbiaux. Ces immenses artistes adorent s’autodécerner des titres de contestataires, de dissidents, d’esprits provocateurs et dérangeants, se glorifier d’attaquer héroïquement un prétendu ordre établi (ce qui leur permet d’empêcher qu’on remarque qu’il n’y en a qu’un, d’ordre établi : le leur), mais on les voit régulièrement pleurnicher à longueur de Télérama pour réclamer, héroïquement là encore, le soutien renouvelé et indéfectible de l’Etat et des pouvoirs publics à leurs misérables démarches artistiques.

3°. Esprit de sérieux (qui est l’exacte antithèse de l’intelligence), emploi aléatoire de termes techniques, peu usités ou pseudo-savants (« des hiatus surgissent » ; « cette dichotomie » ; « vaincre l’entropie » ; « un jardin hirsute » ; « sous la houlette curatoriale » ; « une parenthèse spatio-temporelle égarée dans un environnement social et urbanistique qui la nimbe d’irréalité ») et d’un pastiche de style intellectuel bien entortillé pour camoufler la platitude de leur « pensée » et faire croire au spectateur intimidé qu’il y aurait quelque chose d’extrêmement complexe à comprendre à l’absence d’œuvre qu’il a sous les yeux (une œuvre véritable n’a pas besoin d’un charabia pontifiant pour la soutenir, elle se défend très bien toute seule : elle est, cela suffit). Les chefs-d’œuvre de comique involontaire ainsi obtenus, soit ne signifient strictement rien :

–          « Il subvertit les concepts de temps et d’espace, interceptant un temps alternatif non plus concevable en termes de consommation et de mort, mais qui — au contraire — voyage continuellement » (on savourera particulièrement le « au contraire ») ;

–          « De ce laboratoire éphémère naît une installation multimédia géolocalisée présentant des utopies urbaines encapsulées dans le territoire » ;

–          « Il faut accepter que l’inconnu ne soit pas pressenti comme possible, mais soucieux à sa manière de notre devenir » ;

–          « les œuvres d’Hirschhorn sont offertes à la curiosité du public dans un geste d’exposition rhétorique baroque » ;

–          « J’invite à un déplacement statique, à une contraction des contraires, à une dialectique entre le dedans et le dehors qui pourrait offrir un interstice sonore. A la recherche d’un entre-deux, d’un équilibre en ébullition. » ;

–          « L’espace est là où un objet peut bouger ou là où un objet réside. Là où aucun objet ne bouge ou où aucun objet ne réside, là n’est pas l’espace. Ce qui n’est pas l’espace est un objet (c’est le mouvement d’un objet qui crée ou délimite un espace ; sans mouvement il n’y a pas d’espace). Si l’on était capable de créer une illusion de la présence d’un objet, au point qu’aucun objet-personne ne croise ou réside dans cet espace, un espace serait créé où rien n’a bougé ou résidé et donc, automatiquement, il n’y aurait pas espace mais objet. » Limpide, non ?),

soit empilent les lieux communs avec l’émouvant aplomb d’un adolescent persuadé de développer une vision du monde inédite quand il ne fait que découvrir les rudiments de l’existence (« L’une des propriétés qui définit un objet en tant que tel réside dans le fait que sa présence à un endroit donné empêche d’autres objets de se placer à cet endroit » ; « le sol permet au jardin d’exister », etc.).

4°. Redécouverte incessante des principes élémentaires de la création artistique, énoncés de manière infiniment ronflante comme s’il s’agissait de concepts révolutionnaires (« mes œuvres sont une synthèse de matérialité et de pensée » ; « la sculpture affecte nos sens d’une manière différente de la photographie. » ; « l’image et le volume sont les deux pôles de la création plastique » ; « la peinture communique une expérience sensorielle »). Cette obsession du processus créatif, cette manie de décortiquer les aspects dynamiques et énergétiques de la création, d’explorer les processus à l’œuvre quand surgit l’inspiration, de s’interroger sur la possibilité de créer autrement, bref, de se regarder le nombril, explique en partie pourquoi ces « artistes » ne démarrent jamais, et passent leur existence englués dans leurs questionnements oiseux.

5°. Binarisme infantile, fascination pour les oppositions simplistes (« les œuvres d’Anish Kapoor sont des dialogues entre le plein et le vide, l’externe et l’interne, le concave et le convexe, la présence et l’absence, l’ombre et la lumière »), reflet de leur incapacité à saisir la subtilité, la nuance, l’indétermination, le paradoxe, c’est-à-dire le réel (les artistes contemporains se repèrent ainsi à ce qu’ils n’entretiennent que des rapports abstraits avec la réalité, la fuyant dès qu’elle contrarie leur principe de plaisir, c’est-à-dire tout le temps). Plus généralement, aversion féroce pour tout ce qui a trait à la vie adulte (et par conséquent à la création artistique, activité adulte par excellence) : complexité, négativité, tortuosité, et aspiration à un vivre-enfant dépouillé de toute passion, de toute fièvre, de toute vitalité, de tout désordre. Voir par exemple cette déclaration stupéfiante (et inquiétante) de Jeff Koons, cette déferlante de sottises utopiques qu’on croyait ne pouvoir entendre que dans la bouche d’un enfant de sept ans : « J’imagine ce que sera la fête que l’on organisera tous ensemble quand on aura vaincu la folie du monde qui nous entoure. On la fera avec mes fleurs gonflables, mes lapins, mes trains électriques, mes chiens en ballon, mes baudruches. Mon travail s’inscrit dans ce futur-là, clair, propre, joyeux après un grand coup de balai dans le passé. » Comme si la folie n’était pas le propre de l’homme, et son bien le plus précieux ; comme si la saveur de la vie ne résidait pas qu’en elle ; comme si la vie sans folie était encore une vie humaine ; comme si on pouvait guérir l’homme de sa folie sans le tuer… Il est curieux que tous ces « artistes », exaltant ouvertement la table rase et clamant sans complexe leur haine de l’humanité dans ce qu’elle a de plus incertain, de plus imprévu, de plus capricieux, de plus indomptable — bref, de plus libre, n’inspirent jamais la moindre méfiance… Il est étrange que personne n’entende, dans leur aspiration à une humanité épurée, lisse, non-contradictoire, l’écho funèbre des sanglantes idéologies du siècle dernier…

6°. Assignation à leurs « œuvres » d’un rôle humanitaire, social, solidaire et citoyen dans l’espoir de compenser leur nullité, et surtout d’empêcher tout jugement serein et décomplexé sur cette nullité. A partir du moment où une œuvre est associée — sans aucune raison, la plupart du temps — à la défense d’une cause inattaquable (à défaut d’être originale : « l’œuvre appelle à un monde brassé où la couleur de peau ne serait plus un facteur de discrimination » ; « mes œuvres son porteuses de valeurs fondées sur l’ouverture à l’autre et au différent »), il devient délicat de la critiquer sans passer pour un salaud insensible à cette cause. L’anthropoïde moderne éprouve en effet les plus grandes difficultés à détecter les escroqueries, même les plus grossières.

7°. Culte de la laideur, des matériaux vulgaires, de l’ignorance, de l’incompétence, de la stérilité, du ratage perpétuel (« J’invite à un rendez-vous athématique » ; « Je présente le résultat d’une semaine de travail avec un dramaturge non-professionnel, sur la base d’un solo initialement dénué de sens, pour tenter une définition du rôle du dramaturge » ; « Le vide comme métaphore de la création acquiert une importance fondamentale dans mon œuvre » ; « Je préfère l’élaboration de l’œuvre à l’œuvre finie » ; « Je crée des sculptures proches de l’informe » ; « A l’origine de ma sculpture, il y a un gros tas de pochettes plastiques » ; « J’invite à une visite des collections les yeux bandés »). Ces petits castrés cultivent l’échec comme les artistes du passé cultivaient les chefs-d’œuvre.

8°. Emploi frénétique des vocables « interroger », « questionner » et « initier un dialogue » dans l’intention de camoufler qu’ils ne s’interrogent sur rien (à part sur ce qui définit une œuvre d’art ; et on voit très bien où ils veulent en venir…) et n’initient jamais que de consternants monologues saturés de narcissisme et de niaiserie.

9°. Exaltation du caractère « éphémère » de leurs œuvres, comme s’il était le résultat d’un choix délibéré et non de leur incapacité à créer quoi que ce soit de consistant et de durable.

10°. Maladresse inouïe, incompétence militante, refus de tout effort (ce qui commence mal pour un artiste…) et donc de l’apprentissage de la technique. Cela explique, en plus de leur penchant spontané pour la laideur, l’absence de qualité plastique de leurs « œuvres ».

11°. Rage de tourner en ridicule ce qui est hors de leur portée, c’est-à-dire l’art véritable, ou au contraire d’en capter le prestige, et souvent les deux simultanément, en imposant leurs chefs-d’œuvre d’impuissance dans des lieux somptueux (églises, châteaux, musées, parcs, cathédrale, etc.) où les gens viennent voir tout, sauf eux, et en inventant à leurs productions miteuses des filiations prestigieuses (entendez avec de vraies œuvres d’art). Tel sculpteur sur parpaings initiera donc un dialogue avec l’œuvre de Michel-Ange en honorant les statues de ce génie austère du pétulant voisinage de ses parpaings rose fluo. Tel peintre au pistolet interrogera sans concession la qualité réelle du travail du Titien, au-delà du consensus et d’une certaine conception réactionnaire du goût. Tel autre, qui peint avec sa verge, illustrera de manière éloquente que l’art est une sublimation de la libido. Tel photographe de nez piercés en clair-obscur insistera sur sa filiation avec le Caravage, et soulignera les progrès accomplis depuis ce dernier. Tel écrivain automatique exposera les preuves de sa vacuité au milieu de manuscrits de Baudelaire. Le collectif « Bouge ta Renaissance » organisera un apéro géant devant les Noces de Cana. Un commando poétique tendra des embuscades verbales aux visiteurs du Louvre et les forcera à écouter ses secrets poétiques, philosophiques et littéraires. Etc.

Bref, tout éloigne nos artistes autoproclamés de l’art ; la sublime parenthèse ouverte avec la Renaissance est bel et bien refermée. Elle aura duré cinq siècles… un souffle. Et la prochaine n’est pas près de s’ouvrir, vous pouvez le croire. La haine de la beauté — donc de l’humanité — a de beaux jours devant elle.

Ce texte fait partie de l’ouvrage :

Le jeunisme est un naufrage




Au lieu de monopoliser le siège du juge,
le journalisme devrait se confondre en excuses au banc des accusés.
Oscar Wilde


Aucun spectacle n’est plus délicieux que celui de l’entre-soi. C’est un plaisir des plus vifs que d’observer des clones se glorifier de leur originalité, des moutons célébrer leur indépendance d’esprit, des perroquets se décréter libres penseurs, des sosies se flatter de leur singularité.
La caste des journalistes est à cet égard un fonds inépuisable autant qu’emblématique. Ces suiveurs nés, incapables de « penser » autrement qu’en troupeau, et dont l’étroitesse d’esprit confine au sectarisme, adorent se décerner des titres de libres penseurs, d’esprits ardents, indépendants et novateurs. Ces dociles missionnaires du progressisme, englués dans toutes les plus poisseuses idéologies, aimeraient nous convaincre qu’ils sont en mesure de produire une analyse pertinente du monde qui nous entoure. Ces complices serviles des plus odieuses occultations, falsifications et propagandes voudraient nous faire croire qu’ils résistent. Qu’ils sont vigilants. Aux aguets. Qu’ils sont sagaces, perspicaces et lucides. Qu’ils pensent. C’est évidemment faux. Ces défaits de la pensée ne font jamais que répéter les analyses préfabriquées et obsolètes de leurs maîtres, dans le langage préfabriqué et obsolète de leurs maîtres, avec les concepts préfabriqués et obsolètes de leurs maîtres. Mais il ne faut pas que ça se sache. Alors, ils lancent régulièrement de grandes campagnes d’autocélébration plus ou moins camouflées et par lesquelles, grâce à un pilonnage médiatique méthodique et massif, ils parviennent à créer l’illusion de la vivacité intellectuelle.
Pour la dernière campagne, c’est Le Point qui s’y collait : on pouvait voir, la semaine dernière, s’étaler sur les kiosques à journaux une couverture ahurissante de ridicule assumé, et dont la puissance comique était encore redoublée par un titre grotesque à souhait : « Les vrais jeunes ». Les journalistes du Point, ces représentants de la pensée la plus congelée, du conformisme le plus plat, du confort intellectuel le plus vautré, ces radoteurs professionnels jamais lassés d’expliquer le monde en y plaquant leurs grilles d’analyse scolaires et futiles, se sont donc crus fondés à décerner des titres de jeunisme — pardon, de jeunesse. Redoutable distinction, que tout individu ambitionnant de produire une pensée et une esthétique neuves devrait considérer comme un horrible châtiment. Il n’existe pas de plus grande défaite, pas de plus grave signe de déchéance que d’être encensé par des journalistes. Seuls ceux qui partagent la même ambition qu’eux, à savoir faire durer leur imposture aussi longtemps que possible, devraient se réjouir d’être ainsi amplifiés médiatiquement. Et ce n’est certes pas le cas présent qui nous démentira : il suffit de regarder le sourire satisfait de celui qu’ils ont choisi de propulser en couverture de leur miséreux article (et qui donc, à leurs yeux, symbolise la vraie jeunesse de l’esprit) : Jean d’Ormesson, vieux coquet à minauderies gracieuses pour rombières mal liftées et académiciens momifiés. Ce graphomane automatique, archétype de la plume incolore, bien élevée, académique à en crever d’ennui, est donc considéré par ces esthètes de journalistes comme un grand créateur. Décidément, le flair des plumitifs me surprendra toujours… Mais comprenons leur démarche : étant aussi fades, aussi stériles, aussi impropres à innover, aussi éperdument conformistes que leur champion du jeunisme, c’est un compliment indirect qu’ils s’adressent à eux-mêmes en le présentant comme l’incarnation de la fougue, de l’effervescence, de la créativité soi-disantpropres à la jeunesse. Tout cet article, d’ailleurs, véritable inventaire (non-exhaustif) du jeunisme, est sous-tendu par un présupposé assez pénible : tout ce qui est positif, réussi, sympa, pétillant, serait jeune. L’innovation, la puissance créatrice, l’originalité, la créativité seraient l’apanage des jeunes. Un vieux, s’il produit quelque chose d’intéressant, ne le devrait en aucun cas à sa vieillesse ; il le devrait à sa jeunesse résiduelle. Il ne serait pas venu à l’esprit de ces journalistes, par exemple, d’intituler leur article « Les vrais vieux ». Pourquoi ? Les exemples n’abondent-ils pas de vieux qui font mille fois mieux que n’importe quel jeune et ce, précisément parce qu’ils sont vieux ? Que font-ils, ces journalistes, de l’expérience, de la connaissance, du recul critique, du discernement, toutes choses bien plus susceptibles de se retrouver chez un vieux (pas ceux de l’article, on l’aura compris) que chez un jeune ? N’opèrent-ils pas en creux une dépréciation de la vieillesse ? Horreur, n’y aurait-il pas ici stigmatisation ? Discrimination ? Ne sentirait-on pas comme des relents nauséabonds de fascisme (qui fut aussi, rappelons-le quand même, un culte de la jeunesse, du moderne, du nouveau) ?
Mais n’insistons pas. N’ébranlons pas le misérable édifice de stéréotypes sur lequel est fondée la « pensée » de ces journalistes, ainsi que leur détestable vision du monde. Ce serait de toute façon peine perdue : il existe un stade de décrépitude intellectuelle au-delà duquel toute remise en question de ses illusions est structurellement impossible. Et ces journalistes l’ont largement dépassé. Vieux ou pas.

Le gauchiste

Notre époque, féconde en pitres,
En petits castrés pathétiques,
Piteux roquets tragi-comiques,
A donné naissance au gauchiste.

La gauchiste est un bon toutou
Que l’on retrouve un peu partout :
Gauche et droite, cocos, sarkozystes,
Et autres oppositions factices

(C’est qu’il n’a pas encore compris
Que gauche et droite sont des sosies
Et que de cette escroquerie
Il est le pigeon bien farci).

Le gauchiste habite un quartier
Intello-bio et convivial,
Avec des restos pas banals
Et des boutiques décalées,

Des ateliers d’écriture gays,
Des centres d’action poétique,
Des bars à vin très atypiques,
Et de charmants vide-greniers.

Dans sa cantine il recommande
La soupe de potirons bio
Et le bo bun façon bobo ;
Ici tout est fait sur commande.

Ouvrir en terrasse un Libé
Et porter des Converse aux pieds
Sont ses suprêmes voluptés
Et sa grandiose destinée.

Sur son pull Zadig améthyste
Tissé en cashmere équitable,
Ethique et développement durable,
Est brodé dans le dos « ARTIST » :

Comme tout gauchiste il est artiste,
Adepte d’un art subversif,
Dérangeant, explorant des pistes,
Et citoyennement actif.

Friand de concepts innovants
Par des artistes dissidents,
Indépendants, contestataires
(A qui l’Etat verse un salaire),

On peut le voir se prosterner
Devant des tas de fer rouillé
Et des surfaces de peinture noire :
Il nomme ça « Renouveau de l’art ».

C’est qu’il est ouvert au changement,
Et non réac, vieux et borné ;
Avant-gardiste et tolérant,
Il combat pour la nouveauté

Et changer les mentalités :
« Il faut, martèle-t-il, que cesse,
La différenciation des sexes,
Cette conception dépassée,

Vieux concept hétérocentré
De l’hégémonie masculine,
Archaïsme que, sans tarder,
Il faut œuvrer à mettre en ruines. »

Pour éradiquer le machisme,
Il ose à fond le féminisme ;
Mais gaffe ! il ne supporte pas
Qu’on mette en cause la burqa.

Alors il tourne furibond :
« Il ne faut pas stigmatiser ! »
Hurle-t-il, tout congestionné,
« Halte aux propos nauséabonds ! »

En roulant de gros yeux outrés,
Tout rouge, à deux doigts d’exploser.
C’est que lui n’est que tolérance,
Fraternité et bienveillance,

Compassion télévisuelle,
Philanthropie par sms,
Myopathes-show, sida-festival,
Et autres charity-business ;

Il pleure devant les Enfoirés,
Mais il est tout horripilé
Quand il se fait solliciter
Par un clochard sale et concret.

Pour la liberté d’expression
Il combat héroïquement
En achetant dévotement
Toutes les nouvelles éditions

Du catalogue des reporters
Sans peur, ni reproche, ni frontières
(En revanche il est à fond pour
Qu’on fasse taire Eric Zemmour).

Il chérit la diversité
L’insolence, la provocation,
Les esprits libres et effrontés,
Les vrais rebelles façon Guillon,

Mais il glapit « Procès ! Procès !! »
Dès qu’il entend une objection.
« Ah ! Dérapage nauséabond ! »
« Oh ! Heures sombres ! Vite, un procès ! ».

Inlassable pour fustiger
La brûlante actualité
De l’inquisition, des croisades,
Par les cathos, ces grands malades,

Il hurle à l’islamophobie
Dès qu’on critique la charia.
« Intolérance ! », alors, il crie
Et puis « Ne stigmatisons pas ! »

« Tordons le cou aux préjugés ! »
« IL NE FAUT PAS STIGMATISER ! »
(Mais les cathos sont des fachos
Ou au mieux des débiles mentaux).

Il vomit le colonialisme
Qui vraiment fait honte à la France,
Mais au nom du vrai humanisme
Prône le devoir d’ingérence ;

Saturé d’universalisme
Comme en son temps Saint Jules Ferry,
Il soutient le militarisme
Promu par Saint Bernard-Henri :

A coups de bombes philanthropiques
Il offre au Moyen-Orient
Des perspectives idylliques :
Chaos, charia et bains de sang.

Indigné par l’odieux suivisme
De ses ancêtres moutonniers,
Par ces siècles d’obscurantisme,
Ces collabos, ces résignés,

Il n’a pourtant jamais rien dit
De mal sur son époque à lui
(A part le credo médiatique
Et les clichés sociologiques).

Du passé sans cesse il critique
Les approbateurs frénétiques
Mais applaudit frénétiquement
Les atrocités du présent :

L’Europe uniformisatrice,
Sa dictature technocratique,
Le despotisme médiatique,
Qui le broient et l’infantilisent ;

C’est qu’il faut aller de l’avant,
Ne surtout pas être en retard,
S’inscrire dans le sens de l’Histoire,
En un mot vivre avec son temps

(Ce qui est très exactement
Ce que clamaient les collabos,
Qui d’ailleurs étaient socialos,
Pour masquer leurs renoncements).

Entre son dogme écologique,
Son catéchisme médiatique,
Ses homélies droits-de-l’hommistes,
Et son credo antiraciste,

Sans compter sa vénération
Pour l’iPhone et sa dévotion
A la Sainte Consommation,
Il s’imagine sans religion.

Comme son journal de déférence,
Il pardonne tout à Lénine
Mais ne peut pas saquer Poutine :
Il a le sens de l’indulgence.

« Et Pie XII, alors, ce fumier ! »
Crie-t-il en t-shirt du Che,
« Et Papon alors le fasciste ! »
(On lui dit qu’il était gauchiste ?),

« Et Le Pen alors ce salaud ! »
Devant son Warhol de Mao,
« Et Benoît XVI le pro-sida ! »,
Puis son préservatif craqua.

Il faut, dit-il, c’est sa manie,
Veiller à son hygiène de vie,
Manger sain et équilibré,
Soigner son capital santé ;

Pour rester jeune et donc heureux,
Il faut être précautionneux
Et bien prendre soin de son corps :
Très peu d’excès, beaucoup de sport.

Alors mardi et vendredi,
Il sort son short le plus sexy
Et court retrouver ses sosies
Qui courent en rond à l’infini.

Il pratique aussi le yoga
Pour épanouir ses chacras
Et boit bien sûr beaucoup d’Evian
Pour retrouver son âme d’enfant ;

C’est un vrai papa-kangourou
Jamais avare de poutous,
Qui faute de virilité,
Sait torcher le cul de bébé :

Il faut admirer sa fierté
Et son intense gravité
Quand il inflige à son morpion
Le supplice du biberon ;

C’est qu’une étude publiée
Dans son journal de révérence
Par des chercheurs assermentés,
Des autorités en sciences,

Etablit que l’embrouillement
Entre les rôles des parents
Aide à l’épanouissement,
A l’équilibre de l’enfant.

Alors tout fier, tout frétillant,
Dans son t-shirt PCCC
Et ses jolies Converse aux pieds,
Il équilibre son enfant.

Il en fera un bon gauchiste
Encore plus dérangé que lui,
Plus moutonnier, plus extrémiste,
Quel merveilleux projet de vie !

Créateurs de chaos

C’était il y a un mois. C’était un cortège plein de douceur et d’innocence, de candeur et de bienveillance. Un défilé convivial, pétillant d’allégresse, de joie, de tolérance et d’amour. On y parlait égalité, diversité, lutte contre les discriminations, halte à la stigmatisation, mariage pour tous, avancée sociétale, progrès incontestable. C’était la grande parade des belles consciences, des gentils progressistes, des touchants humanistes, des démocrates ardents, des fervents défenseurs de la fraternité et des droits de l’homme. Bachelot la bouffie, en retrouvant son clone idéologique Pierre Bergé, entrouvrait la grosse corolle de chair pâteuse qui lui tient lieu de bouche et excrétait, avec cette voix horripilante d’autosatisfaction dont elle a le secret, un émouvant « Ca fait plaisir que tu sois là ». Puis elle pontifiait, grisée par son héroïsme et l’avalanche de caméras : « Il est bon de se rassembler en dehors des clivages politiques pour une cause juste ». Cette cause juste, de jeunes enfants la défendaient de la façon la plus attendrissante en brandissant de pimpantes pancartes sur lesquelles on pouvait lire « Bite dans le cul ou pas, on veut l’égalité des droits ». Et Pierre Bergé, qui n’est qu’amour et bienveillance, candeur et tolérance, posait gravement la question suivante : « Louer son ventre pour faire un enfant ou louer ses bras pour travailler à l’usine, quelle différence ? ». Suite à quoi, pour lever toute ambiguïté sur sa sublime conception de la femme, il s’empressait d’ajouter : « C’est faire un distinguo qui est choquant ».
On allait le dire. Il est en effet hautement choquant de faire un distinguo entre travail manuel et gestation de la vie. On pourrait aussi dire que c’est ringard. Ou obsolète. Ou désuet. Mais surtout révoltant. Puis ajouter que faire une différence entre les gestes superficiels qu’accomplit l’ouvrier et les bouleversements intimes que vit la femme enceinte, c’est soutenir une vision franchement réactionnaire de la femme. Une vision patriarcale, judéo-chrétienne, stéréotypée, qui n’a plus lieu d’être au 21èmesiècle, car le monde change, réveillez-vous ! Poursuivre en évoquant les immanquables relents nauséabonds qu’une distinction entre production d’objets et don de la vie ne peut manquer de susciter (sans parler de celle entre objet et enfant, ce dernier n’étant après tout que le résultat d’un banal processus de production nommé grossesse). Et terminer en ricanant de cette conception dépassée de la femme.
Tout cela sans être désapprouvé par la décidément jamais ambiguë ministre du droit des femmes.
Il faut dire qu’elle-même se bat férocement pour ce formidable progrès que représente l’adoption d’un enfant par un couple homosexuel. Il n’y a d’ailleurs qu’à demander leur avis aux pédopsychiatres, remarquablement absents des débats actuels (à part quelques escrocs médiatiques fanatisés jusqu’au trognon et donc d’avance discrédités) : c’est un progrès, et il est formidable.
Mais ne digressons pas davantage ; poursuivons notre descente dans cet émouvant cortège d’esprits ouverts, tolérants, épris de diversité et débordants d’amour pour l’humanité toute entière. Et tendons l’oreille. Ecoutons par exemple Karine, grande démocrate devant l’Eternel, déclarer au Monde que « sur le mariage homo, aucun débat ne devrait avoir lieu. Il aurait dû être automatiquement inclus dans la loi, sans donner la parole à tout le monde, car cela fait piétiner les choses ». Que cette vibrante avocate du pluralisme et de la diversité d’opinions se rassure, nous piétinons pour mieux sauter ; informons-la cependant que le passage en force qu’elle appelle de ses vœux est typique des régimes autoritaires…
De tels discours à haute teneur dictatoriale, on en retrouve un peu partout dans ce cortège, comme par exemple chez Aude et Corinne, mères de deux enfants obtenus par GPA avec donneur anonyme — vous ne voudriez quand même pas qu’elles subissent une grossesse comme de vulgaires mères-porteuses. Après s’être étonnées que des jeunes puissent être contre cette réforme (toujours ce même chantage au ringard, cette certitude indécrottable qui habite les idéologues d’être à l’avant-garde d’un combat grandiose pour un monde meilleur — le vingtième siècle nous a assez montré comment tout ça finit…), ces douces proclament sans vergogne leur désir de voir au plus vite leurs délires anthropologiques transposés en terreurs juridiques. « Les lois, clament-elles, sont souvent en avance sur les mentalités. Elles contribuent à faire bouger les choses. » On ne saurait trop leur donner raison : faire passer, à grands renforts de lois, la propagande d’une minorité pour la norme, criminaliser toute pensée dissidente, menacer de sanctions pénales toute opinion divergente, museler l’expression de toute idée non conforme, c’est instaurer un terrorisme intellectuel qui contribue, en effet, à faire bouger les mentalités. Certains régimes font même ça très bien. On les appelle des totalitarismes.
Pendant ce temps passe une banderole sur laquelle on peut lire l’intelligent slogan « Liberté, égalité, fécondité pour toutes et tous ». Une telle sottise, une telle ânerie utopique, une telle apothéose de la pensée magique et du principe de plaisir est révélateur de l’infantilisme des zélateurs du mariage homosexuel, de leur incapacité d’accepter les limites et les contraintes de la vie réelle, à commencer par la réalité biologique.
De cette haine du réel, de cette frénésie de voir ses caprices triompher de la réalité, on trouve une illustration encore plus flamboyante dans Libération. Ce journal drolatique, grand pourvoyeur de tribunes maboules au soutien de causes justes, publie un texte d’une inconnue nommée Beatriz, philosophe autoproclamée et surtout femme de goût (elle officie dans un musée d’art — pardon, d’Art — contemporain). Cette grande dérangée croit dur comme fer à l’existence d’une « police du genre » dont les méfaits iraient, tenez vous bien, jusqu’à « façonner les corps afin de dessiner des organes sexuels complémentaires ». Mais bien sûr, c’est évident ! S’il existe une complémentarité entre les organes sexuels des hommes et des femmes, c’est à cause de l’odieuse police du genre ! Ces bataillons bien connus d’« hétérocrates » chargés de perpétuer « l’hégémonie hétérosexuelle » ! De propager « l’idéologie de la différence sexuelle » ! Car ce n’est qu’une idéologie, ne l’oubliez pas ! Ce que vous voyez n’existe pas ! La différence des sexes n’est qu’une illusion ! Une construction sociale ! Une norme imposée et puis voilà ! Depuis plusieurs milliers d’années ! Une dégueulasse propagande qui n’a que trop duré ! Et ainsi de suite.
Cette tribune ahurissante, ce tissu de délires paranoïaques et de perles lexicales est tellement excessif qu’on pourrait croire à une farce. Et se contenter d’en rire. Mais une phrase nous en empêche. Dans sa transe d’hystérique, cette givrée en vient en effet à s’indigner de ce que ces salauds d’hétérocrates empêcheraient l’enfant « de faire un usage libre et collectif de son corps, de ses organes et de ses fluides sexuels ». Qu’est-ce que ça veut dire ? Qu’est-ce que l’usage collectif du corps d’un enfant ? De ses organes ? Et de ses fluides ? De quoi s’agit-il exactement ? On aimerait bien le savoir. On a en tout cas comme une impression de déjà vu. Comme si ce n’était pas la première fois que les pages de Libération accueillaient des propos pour le moins étranges (on n’ose pas dire « nauséabonds » ; ils ne s’en remettraient pas) sur l’enfant, sur l’impérieuse nécessité de son émancipation, de son affranchissement des conditionnements bourgeois et hétéro-patriarcaux… attendez… Mais oui, souvenez-vous ! C’était à la fin des années 70 ! Vous n’étiez peut-être pas né, mais Libération s’occupait déjà de votre avenir ! Cet ardent défenseur des causes justes et des formidables progrès publiait alors des petites annonces demandant des mineurs de 12 à 18 ans, et assurait la publicité du très juste, très formidable et très progressiste Front de libération des pédophiles ! « Aucun rapport, me direz-vous. Tout ça n’a rien à voir ! » Peut-être. Peut-être pas. Mais nous verrons, n’est-ce pas ? Nous verrons bientôt. Ce qui est sûr, en tout cas, c’est qu’on retrouve parmi les apôtres du mariage homosexuel nombre de charlatans bien connus et d’apologistes ébouriffés de soi-disant causes justes qui très vite tournèrent au cauchemar : communisme, pédophilie, antiracisme à sens unique, tolérance bidon, printemps de la charia, euro etc. Une telle constance dans l’erreur devrait nous avertir. Nous rendre suspects tous ces prétendus humanistes. Leur extraordinaire don de se planter systématiquement devrait nous dissuader de suivre ces entrepreneurs en désastres.  Nous inciter à aller voir derrière leurs masques. A découvrir la fureur que cachent leurs sourires, le ressentiment que camoufle leur joie factice, le sectarisme que couvre leur tolérance postiche, la violence que dissimule leur pathos.
Mais cette prise de conscience se fera. Elle a commencé. Elle est en cours. Les flics médiatiques et les faussaires de l’Elysée vont avoir du boulot.

Anthropophobie

Il faut toujours écouter les donneurs de leçons. Attentivement. Religieusement. Les observer calmement exalter l’humanisme, la solidarité, la tolérance, le respect, la gentillesse, l’ouverture d’esprit, l’amour de la diversité, et tout le charabia du philanthrope breveté… Puis, une fois imprégné de cet éloge implicite d’eux-mêmes, aller voir ce qu’ils font. Concrètement. Au-delà des mots. Lister leurs méfaits, recenser leurs destructions, inventorier leurs ravages. Et se demander quand, dans la longue nuisance à laquelle se résume leur vie, ils mettent en pratique leurs magnifiques principes. La réponse vient très vite : jamais. C’est d’ailleurs un signe qui ne trompe pas, un efficace révélateur de crapulerie : lorsque vous entendez quelqu’un faire l’éloge des grandes valeurs, glorifier les droits de l’homme, clamer son amour de l’humanité et multiplier les déclarations d’altruisme et de tolérance, vous pouvez être certain que vous avez affaire à un fumier.
Cette règle se vérifie de manière particulièrement lumineuse avec le débat actuel sur le mariage pour tous. Quoi qu’en disent les médias aveugles, il y a en effet bien plus impressionnant que le cortège des opposants : c’est celui des tartuffes égalitaires, des charlatans de la tolérance, des humanistes postiches, des artistes engagés et autres bouffons philanthropes qui paradent sur les plateaux-télé en s’extasiant de leur ouverture d’esprit et persuadés, en soutenant le mariage homosexuel, de mener le combat héroïque du progressisme radieux contre l’obscurantisme le plus rance. Sauf que leur combat, en l’occurrence, c’est contre l’humanité qu’ils le mènent. Contre l’anthropos. Ces grands novateurs, d’une subtilité d’analyse à toute épreuve, accusent originalement leurs adversaires d’homophobie. Et personne ne pense jamais à leur répondre que la haine qui les ronge, eux, est bien plus grave, bien plus générale, bien plus essentielle que cela : ils sont anthropophobes. En refusant l’évidence de la différence sexuelle, en niant le rôle décisif joué par celle-ci dans le développement psychique et intellectuel de l’enfant, en luttant farouchement contre les déterminants génétiques, biologiques et anthropologiques de l’être humain, c’est à l’essence même de l’Homme qu’ils s’attaquent. Aux racines les plus profondes d’anthropos. Et ils voudraient faire croire qu’ils sont philanthropes. La bonne blague.
Remarquez, par exemple, qu’on n’entend jamais ces grands amoureux du genre humain évoquer ce qui est pourtant le seul enjeu dans cette affaire : le devenir d’un enfant élevé par un couple homosexuel. Personne pour parler des ravages psychiques engendrés par l’impossibilité pour l’enfant d’identifier chez ses parents la différence des sexes. Personne pour parler de l’indifférenciation comme entrave majeure au développement intellectuel. Des dangers inouïs auxquels l’enfance se retrouvera exposée quand cette merveilleuse loi sera passée (car il ne fait aucun doute qu’elle passera, menant ipso facto à l’adoption par les homosexuels), il n’est jamais rien dit. Quand le pitre Peillon semble enfin découvrir la notion d’intérêt de l’enfant, c’est pour s’inquiéter de ce que la terrifiante, l’abominable, la terriblement malsaine Eglise catholique pourrait les « prendre en otage » dans les écoles. Les influencer. Les intimider. Les endoctriner. On pourrait être cruel et faire remarquer à cet exemplaire ministre de l’éducation que l’intérêt de l’enfant ne semblait pas tant le tarauder quand il pesait les bienfaits de la légalisation du cannabis…
Mais soyons indulgent, et encourageons cette providentielle prise de conscience de l’intérêt de l’enfant : en poussant son cervelet dans ses ultimes retranchements, notre humaniste en herbe s’apercevra peut-être que si prise d’otage il y a, elle réside dans la carte blanche donnée aux associations communautaristes pour venir répandre leur catéchisme de timbrés dans les salles de classe. Rappelons en effet que la très toxique et déjà oubliée Najat Vallaud Belkacem, comique troupière au ministère des droits des femmes (l’existence d’un tel ministère mériterait d’ailleurs un ample développement ravageur), expliquait récemment au JDD son plan de lutte contre le sexisme dans les manuels scolaires, d’apprentissage de l’égalité dès la maternelle (grâce à un programme expérimental intitulé « ABCD de l’égalité », comme elle l’expliquait très gravement et donc très comiquement), de déconstruction des stéréotypes et autres âneries pour bobos désœuvrés. Elle déclarait que « les associations sont les mieux placées pour faire ce type de prévention », et qu’en conséquence, « les établissements scolaires doivent leur ouvrir davantage leur portes ». Puis elle concluait autoritairement : « Nous y veillerons ».
Que de réjouissances ! Dès la maternelle, donc, les enfants seront pris en charge par les associations ! D’une neutralité irréprochable, ces associations ! Pas du tout idéologisées, elles ! Hautement représentatives, elles (contrairement à la religion qui a donné naissance à notre civilisation, et qui est aussi la plus pratiquée au monde). Ne développant pas une conception partisane des grands sujets de notre temps, elles. Ne cherchant pas du tout à endoctriner, elles. Ni à influencer. Ni à intimider.
Ce n’est bien sûr pas violer les consciences que de confier l’éducation des enfants à des associations gays et féministes. Ce n’est pas, ça, donner des pouvoirs exorbitants à des minorités fanatisées. Ni contrevenir à l’exigence de neutralité. Ce n’est surtout pas embrigader les enfants, ça. Mais c’est, sans aucun doute, respecter leur liberté de conscience. Il faudrait vraiment être paranoïaque pour parler d’endoctrinement à propos de l’enseignement imposé de la théorie du genre. Et carrément fou pour voir du dressage idéologique dans la bénédiction officielle, par les plus hautes autorités, des délires anthropologiques de quelques désaxés.
On attend en tout cas avec impatience les résultats de l’enseignement de ces nouveaux évangiles anthropophobes. Pour qu’enfin les masques tombent. Pour que la haine de ces prétendus philanthropes éclate au grand jour. Pour que tout le monde comprenne que les discours sirupeux de ces humanistes autoproclamés ne servaient qu’à couvrir le développement d’une barbarie inouïe. Il est hélas à craindre que, pas plus que par le passé, la clairvoyance ne soit au rendez-vous pour tirer les enseignements de cette énième escroquerie.

Patriotisme à géométrie variable


Il n’est de haine plus féroce que celle de la médiocrité pour l’excellence. L’absence de talent excite chez ceux qui en sont atteints une jalousie délirante pour l’être puissant, capable et raffiné qu’est l’artiste véritable. Vexés, humiliés par ce miroir inversé d’eux-mêmes, par cette preuve vivante, par contraste, de leur propre insipidité, ils ne ratent pas une occasion de se venger. Mais comme ils n’ont aucun talent — surtout pas littéraire — c’est toujours avec les mêmes armes — vulgarité, injures, vociférations hystériques — que ces piteux montent à l’assaut. Et qu’ils se vautrent invariablement. Mais leur ressentiment étant aussi intarissable que ses causes, et le ridicule ne tuant pas, ils remettent ça inlassablement.

Des attaques de ces nains contre des géants résulte un comique involontaire assez savoureux, que le dernier exemple en date ne viendra pas contredire. Depuis quelques jours, en effet, on assiste au cocasse spectacle de l’attaque, par une meute de petits merdeux colériques, d’un des plus grands artistes que la France ait compté : Gérard Depardieu. Tout ce que notre pays compte de sans-talents, d’impuissants, de châtrés, de nuls, y va de son glaviot contre cet homme qui a le tort, après avoir versé plusieurs dizaines de millions d’euros au fisc français, de partir s’installer hors de France — on aurait pu imaginer crime plus atroce. Comme de juste, les petits flics de Libération ne sont pas en reste dans cette chasse à l’homme aussi dérisoire qu’abjecte. Fidèles à leurs habitudes, ils tendent une énième fois le micro à la médiocrité et à la bassesse en publiant un texte ordurier du dénommé Philippe Torreton, obscur acteur à la filmographie aussi abondante qu’insignifiante. Cet embryon d’artiste a toujours enragé devant le talent, la puissance, la réussite, toutes choses qui lui sont obstinément refusées. Gérard Depardieu incarnant tout cela — et infiniment plus que cela — le moment lui semble venu de se venger. Sans compter que c’est également l’occasion de faire passer son néant à la lumière, et de briller enfin de tous ses feux de paille.
Notre insignifiant acteur enfile donc son costume favori, celui de la grande conscience humaniste et vertueuse, et se lance avec enthousiasme. D’emblée, cependant, il se casse la gueule en révélant au lecteur sa tragique absence d’élégance : « Alors Gérard, t’as les boules ? », titre-t-il, visiblement très fier de lui. Cette phrase lamentable, ce condensé de haine impuissante et de grossièreté militante, résume tout le texte qui va suivre. Il s’en exhale la délectation du vautour, du charognard qui croit voir sa proie fléchir. On y sent l’esprit de vengeance qui bouillonne, s’anime et sonne la charge, trop heureux d’enfin obtenir sa consolation à l’existence d’êtres supérieurs, cet insupportable affront à son ego. D’ailleurs, si on voulait psychanalyser l’individu, on en viendrait vite à parler de rage de tuer le père…
Mais n’allons pas si loin. Laissons de côté le psychisme de ce cabotin destiné à l’oubli : il n’a par lui-même aucune importance. Là où il nous intéresse, en revanche, c’est qu’il incarne jusqu’à la caricature le gauchiste du vingt-et-unième siècle, avec ses ridicules jappements moralisateurs, ses indignations dans le sens du vent (Indignez-vous !), sa nervosité incurable, son arrogance inébranlable, sa certitude d’être un artiste, ses leçons de morale péremptoires, son humanisme en carton-pâte et surtout, surtout, ses délicieuses contradictions. C’est un plaisir ineffable et sans cesse renouvelé d’observer ce clown, empêtré dans son chaos mental, fustiger ce qu’il adorait quelques heures auparavant, brailler contre ce qu’il encensait la veille, vociférer contre ce qu’il portait aux nues la seconde précédente sans jamais s’apercevoir — c’est là qu’est son comique — du rapport entre les causes qu’il chérit et les effets qu’il déplore.
Quoi, il se scandalise que Gérard Depardieu quitte la France ? Mais n’est-ce pas lui qui d’ordinaire fustige les frontières, les nations et autres concepts nauséabonds ? N’est-ce pas lui qui aspire à une planète remplie de citoyens du monde ? Qu’a fait Depardieu, sinon exercer sa liberté de circulation et d’installation, principe si cher aux philanthropes de plateaux-télé quand il s’agit de soutenir le juteux business de l’immigration clandestine ? Oui, qu’a-t-il fait, Depardieu, sinon suivre la récente injonction de Libé à ses lecteurs de quitter la France (« Barrez-vous ! », titraient-ils, élégamment eux aussi), ce pays de fachos, d’esprits étriqués, de beaufs arriérés, d’abominables crypto-nazis, de vichyssois moisis, stupidement nationalistes, pire, patriotes ! Ah non, pardon : patriote, c’est bien maintenant. Quoi que… on ne sait plus trop, à force… tout ça demande confirmation… Mais si : aussi étrange que cela paraisse, ce mot qui, chez tout gens de gauche qui se respecte, ne suscitait jusqu’alors que gloussements moqueurs et sarcasmes ricaneurs, est redevenu à la mode. Le patriotisme est à nouveau une valeur forte, même et surtout parmi ses plus farouches contempteurs rituels. Eux que, depuis trente ans, on n’a jamais entendu prononcer ce mot, sauf dans un ricanement de mépris ; eux qui ne cessent de dénigrer la France, de vomir son passé, de salir ses grands hommes, d’insulter ses citoyens qui ne votent pas comme eux ; eux qui systématiquement se prosternent devant les revendications communautaristes ; les voici soudain devenus patriotes. D’où vient cette fulgurante, cette miraculeuse réhabilitation du patriotisme ? Que s’est-il passé pour que ce vocable n’évoque subitement plus les heures les plus sombres de notre histoire ? Comme on peut s’y attendre, ce n’est évidemment pas du côté des grands idéaux qu’il faut chercher l’explication, mais de l’opportunisme le plus mesquin. Depuis de longues années, les impotents au pouvoir, incapables de réduire leurs dépenses, se livrent à une spoliation en règle des contribuables. Notre président potelé et son redoutable gouvernement n’échappent bien sûr pas à la règle : pour faire accepter à leurs administrés l’authentique razzia auxquels ils les soumettent, il leur faut une excuse, une justification. Mieux, un chantage. Ce sera celui au patriotisme : ils ne sont plus à une escroquerie près. Avec un culot qui force l’admiration, les voici donc qui s’emploient à draper dans le patriotisme ce qui n’est que trivialement fiscal — et dont on peut d’ailleurs se demander si ses emplois sont bien tous patriotiques… Il est à craindre, cependant, que la ficelle soit ici encore un peu trop voyante. S’en apercevront-ils ? Comprendront-ils un jour qu’ils ont perdu toute crédibilité ? Que plus personne ne les écoute ? Rien n’est moins sûr : quand on vit entre sosies, les illusions mettent longtemps à se dissiper…
Quoi qu’il en soit, si cette non-affaire a un intérêt (en plus de permettre à ces pauvres journalistes de vendre du papier), c’est qu’elle est l’occasion de compléter le portrait du gauchiste contemporain. De ce dernier, on connaissait depuis longtemps l’indignation, la compassion, la tolérance, l’antiracisme à géométrie variable. On peut maintenant y ajouter le patriotisme. Et se délecter à l’idée de toutes les bouffonneries, avalages de chapeaux et discours incohérents auxquels cette nouvelle caractéristique va donner lieu. C’est la bonne nouvelle de cette pénible affaire : on n’est pas près d’arrêter de rire.