Devinette

1)
Constitution européenne
Loi Taubira
2)
« Je veux réconcilier la France du oui et la France du non »
N. Sarkozy
« Je veux un mariage pour les homosexuels et un mariage pour les hétérosexuels »
N. Sarkozy
3)
Traité de Lisbonne
?

 

Médiacratie

Au lieu de monopoliser le siège du juge, le journalisme devrait se confondre en excuses au banc des accusés.
Oscar Wilde

Je hais les journalistes. Je leur voue une exécration sans limite. Je ne comprends même pas comment on peut ne pas haïr les journalistes. Comment on peut prononcer ce mot — « journaliste »— sans être parcouru d’un frémissement de dégoût. Ou plutôt si, je le comprends trop bien. C’est même précisément pour ça que j’écris ce texte.

Bien sûr, on m’objectera que la haine n’est pas un sentiment noble. Qu’elle ne mène à rien. Quelques moutons bêleront même doctement que la haine du journalisme est un marqueur d’extrême-droite. Un signe incontestable de fascisme. Qu’ils aillent expliquer ça à Oscar Wilde, pour qui « le journalisme justifie son existence par le grand principe darwinien de la survie du plus vulgaire » et les journalistes, ces « plumes consciencieuses d’illettrés », ont pour seule fonction de crétiniser et d’avilir les masses (preuve, au passage, que la perception du journalisme comme nuisance majeure ne date pas d’hier, du moins chez les esprits éclairés). Qu’ils aillent expliquer ça à Henri Béraud, qui écrivait que « le journalisme est un métier où l’on passe la moitié de sa vie à parler de ce qu’on ne connaît pas, et l’autre moitié à taire ce que l’on sait ». Qu’ils aillent expliquer ça au général de Gaulle, qui trouvait « impossible d’imaginer une pareille bassesse » que celle des journalistes, et déclarait : « le jour où Le Figaro et l’Immonde [c’est le petit nom qu’il donnait au quotidien de déférence] me soutiendraient, je considérerais que c’est une catastrophe nationale ». Ces imputations de fascisme sont évidemment pitoyables ; elles procèdent toujours de la même « stratégie » de défense (initiée par nos amis les communistes voilà plus de 80 ans — mais les journalistes, ces grands novateurs, ne s’en lassent pas), cette technique éculée consistant à fasciser ses contradicteurs dans l’espoir de disqualifier d’avance leurs propos et, surtout, de ne pas avoir à les combattre sur le terrain des arguments.

Je disais donc que je vomissais les journalistes. Bien sûr, pas à titre personnel. Je ne vise aucun journaliste en particulier. Il ne me viendrait pas à l’idée, par exemple, d’appeler à frapper un ou des journalistes. Pour quoi faire, d’ailleurs ? Quel intérêt ? Un journaliste mérite-t-il une telle dépense d’énergie ? Et puis surtout, ce serait trop cruel : le sort où les journalistes sont placés est déjà bien assez horrible. Pas la peine d’en rajouter : leur existence est leur châtiment. Ils sont leur enfer à eux-mêmes. Cette existence de servilité, de lâcheté sans limite, d’avalages continus de chapeaux, d’abdication de toute pensée personnelle au profit de la ligne de leur torche-pétard, ce rabougrissement intellectuel sans fin, cette ruine du discernement par les conditionnements idéologiques, cette anesthésie du sens critique dans la torpeur de l’entre-soi, quelle punition ! Quelle existence de rampant que cette succession de fourberies, de désinformations, de diffamations, de chasses à l’homme ! Quelle fierté peut-on tirer d’une telle « vie » ? Quelle satisfaction peut-on éprouver, sur son lit de mort, après avoir accumulé une somme si vertigineuse de nuisances ? Après avoir collaboré aux plus coupables travestissements de la réalité, relayé les plus répugnantes propagandes, propagé les plus odieuses calomnies sur ceux qui disaient la vérité ? Comment se sent-on, après une telle existence de larbin du système ? Après une telle dépersonnalisation ; après un tel renoncement à sa personnalité pour servir les idéologies les plus toxiques ? Quelle sensation cela fait-il, d’avoir été le porte-voix des propagandes les plus abjectes, des entreprises d’endoctrinement les plus vicieuses, des plus pervers projets d’organisation de l’ignorance et du crétinisme des masses ? D’avoir été un bon petit enfumeur, un bon petit endoctrineur ? D’avoir assuré son confort matériel en cumulant les primes au mensonge ?

Bien sûr, tous les journalistes ne sont pas comme ça. Attention à ne pas généraliser. Pas d’amalgame, comme dirait l’autre. D’ailleurs, j’en connais des très bien. Des individualités qui se distinguent. Des qui ne sont pas nuisibles. J’en connais même des utiles. Mais enfin, il faut bien reconnaître que la secte journalistique les déteste — elle qui passe sont temps à exalter la diversité, à fustiger le repli sur soi et à enseigner la tolérance. Quand je dis « journalistes », ce n’est donc pas de tous les journalistes que je parle, loin s’en faut, mais précisément de cette secte, de cette petite caste hargneuse et arrogante dont le rôle essentiel, si l’on peut dire, est de servir de courroie de transmission aux plus infâmes propagandes, de pilonner les cervelets contemporains de contrevérités fausses à hurler, de truffer les esprits de lieux communs mensongers, d’escamoter des pans entiers de la réalité ; bref, d’uniformiser les masses dans l’ignorance et la sottise.

Je parle de ces archétypes du conformisme, de ces incarnations du formatage idéologique ; je parle de ces clones incapables de « penser » autrement qu’en troupeau et d’émettre sur leur époque autre chose que la critique scolaire, aseptique et inopérante de leur bréviaire journalistique. Je parle de ces dévots de la religion progressiste, chargés d’en diffuser le catéchisme et de s’assurer que tout le monde le récite bien docilement. Je parle de ces agents zélés du terrorisme intellectuel qui, en fustigeant toute observation, toute idée, tout propos non conformes à leurs diktats, tétanisent la pensée et rendent impossible l’accès à un début de clairvoyance sur l’époque. Je parle de ces sosies embourbés dans leurs concepts obsolètes et refusant que des individus choisissent de penser autrement qu’eux, de ne pas utiliser leurs étiquettes pour décrire le monde et de recourir, pour s’expliquer l’époque, à une autre terminologie que leur langage de morts-vivants. Je parle de ces petits tyrans qui voient d’un très mauvais œil toute attitude qui diffère de leur servitude (comprenons-les : les rares réfractaires au dressage agissent comme un miroir inversé de ces éternels soumis ; ils les renvoient à leur servitude, à leur bassesse, d’où leur fureur). Je parle de ces Tartuffe qui glorifient la diversité mais insultent tous ceux qui ne pensent pas comme eux ; de ces champions du « pas d’amalgame » qui fascisent à tour de bras ; de ces philanthropes de salon qui se décrètent ouverts d’esprit mais tournent colériques, hargneux, tout frémissants de haine à la moindre contradiction.

Je parle de ces ennemis de la vérité et de la liberté.

La liste de leurs méfaits est infinie. Mais peu de gens les connaissent. Pourquoi ? Eh bien c’est simple, quand on y réfléchit : les journalistes ont une force, un avantage irrésistibles : ils ont le monopole du récit du monde. Ce sont eux, et eux seuls, qui racontent l’époque. Ce sont eux qui décident de ce qu’il faut dire, ne pas dire, de ce qu’il faut occulter, de ce qu’il faut marteler. L’immense majorité des gens ne connaissent en effet du monde que ce que les médias en disent ; ils ne savent que ce que les médias leur laissent savoir. Aucune curiosité, aucune envie d’en savoir plus ne les anime. Ils ne lisent pas, ils ignorent l’Histoire, ils ne savent pas qu’il existe un monde en dehors des débats politico-médiatiques — le degré zéro de l’observation et de l’analyse. Les médias sont leur seul référent, et cela leur suffit bien ; ils choisissent donc de leur faire confiance, cette forme sournoise de la paresse…

Rien de plus facile, dans ces conditions, que d’organiser l’ignorance de ses nuisances, et de plonger dans l’oubli ses méfaits passés. D’autant plus que les gens ne demandent que ça, d’oublier, d’avoir l’esprit léger, de ne pas se prendre la tête, n’est-ce pas, de ne pas s’encombrer l’esprit de vérités terrifiantes qui les sortiraient de leur agréable routine d’approbation bovine. Ainsi tout le monde est content : les journalistes conservent leur crédibilité, et les gens s’épargnent l’effort d’exercer leur mémoire et leur esprit critique.

C’est ainsi qu’on entend des troupeaux infinis de couillons ânonner que Le Monde, quotidien idéologisé jusqu’au trognon, « est un journal neutre, impartial, objectif », et se nourrir chaque jour de sa prose diarrhéique en la prenant pour parole d’évangile.

Il serait pourtant instructif de se souvenir des complaisances répétées du Monde pour le communisme (l’idéologie la plus criminelle du XXème siècle, et de loin, quoi qu’en disent les négationnistes autorisés). De rappeler que ce journal assimilait Soljenitsyne décrivant l’abomination communiste aux collaborateurs « qui accueillaient les nazis en libérateurs ». De signaler que ce grand quotidien neutre et indépendant paraphrasait les communiqués russes pendant le blocus soviétique de Berlin. Qui se souvient que le correspondant du Monde en Chine frétillait d’allégresse quand il évoquait la Révolution Culturelle de Mao (ce qui valut au quotidien de révérence ce joli surnom : « Le Monde, principal quotidien maoïste paraissant hors de Chine ») ?

Plus récemment, que n’a-t-on entendu comme contrevérités sur les si mal-nommés « printemps arabes » ? Pourquoi, au lieu d’un examen rationnel et lucide des acteurs en présence, nos grands médias nous inondèrent-ils d’un charabia lyrique, d’un éloge grandiloquent de la révolution relevant du puérilisme le plus intense ? Pourquoi enrobèrent-ils les événements d’un brouillard lyrique, de vagues envolées poétiques sur la beauté de la Rébellion, sur le Peuple qui se soulève toujours pour son bien, sur la sacro-sainte Démocratie en marche, sur les Droits de l’Homme qui avancent, et tout ce pathos vaporeux ?

Pourquoi, au lieu d’une présentation objective des faits, cette déferlante d’enthousiasme niais et d’utopisme infantile, qui noya les mises en garde des observateurs avisés ? Lesquels prévenaient que dans leur principe même, ces prétendus « printemps arabes » étaient voués à tourner à l’hiver islamiste. Mais personne ne voulait les entendre… Ou plutôt, personne ne pouvait les entendre. Il ne fallait surtout pas inviter ces rabat-joie, il ne fallait pas les laisser gâcher la fête des bons sentiments, le festival des illusions, le grand moment d’ivresse droit-de-l’hommiste orchestré en sous-main par DJ Djihad. Et tant pis si maintenant, la gueule de bois n’est pas près de passer…

On se dit quand même qu’il eût été utile que les médias opposent quelques faits aux délires libyens de Saint Bernard-Henri et de son disciple Sarkozy. On eût aimé qu’ils relaient ce que tous les géopoliticiens hurlaient dans le désert, à savoir que la chute de Kadhafi — nonobstant l’antipathie que ce personnage suscite légitimement — ferait sauter tous les verrous de la barbarie, ouvrirait la voie à un déchaînement de sauvagerie sans précédent et aux torrents de sang qui, hélas, ne manquent pas de se répandre aujourd’hui. Et on souhaiterait, maintenant, qu’ils nous prouvent que l’information est leur vocation en nous expliquant par le menu ce qui se passe là-bas — et qu’ils ont approuvé, soit par leurs applaudissements, soit par leur silence complice. Qu’ils nous décrivent dans le détail le paradis que nous promettait le grand visionnaire BHL ; qu’ils nous racontent ces viols, ces décapitations, ces égorgements quotidiens ; qu’ils évoquent le lynchage des Noirs et le supplice des minorités.

On se demande quand même où est passé l’humanisme de ces belles âmes, qui n’avaient pas de mots assez durs pour fustiger l’autoritarisme de Kadhafi, mais n’évoquent qu’à demi-mots les atrocités que commettent les milices sanguinaires qui terrorisent le pays, et font de la Libye un enfer (auprès duquel l’ère Kadhafi ressemble rétrospectivement au monde des Bisounours). Pourquoi, si volubiles quand il s’agissait de dénigrer Kadhafi pour justifier l’erreur monumentale de sa destitution, sont-ils subitement si laconiques ? Pourquoi tant de pudeurs ?

On observe un phénomène étrangement analogue en Syrie, où Bachar el-Assad est présenté par nos médias impartiaux (la propagande, c’est toujours chez les autres) comme un monstre absolu, tandis que les exactions perpétrées par les « rebelles » sont occultées le plus possible et, quand il n’est vraiment plus possible de les nier, édulcorées, euphémisées, présentées comme le fait de « quelques extrémistes » évidemment non représentatifs, puisqu’on vous le dit. Pourquoi, alors qu’on ne cesse de nous parler avec horreur des armes chimiques du régime, n’évoque-t-on pas les exploits de ces émouvants rebelles, de ces sympathiques Jean Valjean moyen-orientaux qui s’amusent à dévorer le foie de leurs ennemis ? Qui relate les tortures ahurissantes de cruauté que subissent les Chrétiens ? Qui parle de ces Chrétiens crucifiés ? Et puis, assez étrangement, on n’entend pas beaucoup évoquer ce projet de pipeline que les Etats-Unis souhaitent faire passer par la Syrie, et auquel s’oppose el-Assad…

Plus près de nous — beaucoup plus qu’on ne le croit — il est une réalité dont peu de Français ont connaissance. Une réalité enfouie sous d’immenses couches de propagande, elles-mêmes enveloppées d’épais rideaux de fumée, et gardées par de redoutables colleurs d’étiquettes. Une réalité dont il est formellement interdit de parler, sous peine de mort sociale : les colleurs d’étiquettes veillent, et ils sont enragés : raciste, fasciste, néofasciste, nauséabond, intolérant, islamhomophobe, voilà la mitraille d’injures qu’ils réservent à quiconque ose effleurer le sujet. Game over.

Il est pourtant important, ce sujet. Il est capital. Il n’y a peut-être pas de sujet plus important (hormis bien sûr celui qui le sous-tend, à savoir la déroute de la civilisation européenne). Ceux qui sont en position de le faire connaître — journalistes, politiques, acteurs du débat public — et non seulement s’y refusent, mais insultent ceux qui ont le courage de braver leur loi du silence, auront une responsabilité historique dans les horreurs qui résulteront de leurs mensonges. De leurs silences. C’est en effet un silence de mort qui entoure la vie dans les « quartiers ». Bien sûr, tout le monde, même le plus formaté des bobos, évite instinctivement ces quartiers ; mais tout le monde, surtout le plus formaté des bobos, soutient également qu’il n’y a pas de réel problème dans ces quartiers. Il faut dire qu’il est difficile de faire autrement, d’une part en raison des chantages au fascisme évoqués plus haut, d’autre part à cause de l’interdit de représentation qui régit les médias officiels sur le sujet.

Ainsi, combien de petits marquis parisiens savent qu’à moins de dix kilomètres du restaurant bio et équitable où ils récitent, Libé en main, que l’immigration est une chance pour la Francele communautarisme un fantasme d’extrême-droite et l’insécurité une fable de vieux réac paranoïaque, des jeunes filles tournent toute la nuit dans des caves ou des locaux à poubelles après s’être fait casser le nez et les côtes ? Croient-ils qu’un problème cesse d’exister parce que les journaux n’en parlent plus ? Ces perroquets des médias ont-ils conscience que pendant qu’ils lèvent un toast à la Diversité, des blancs se font tabasser aux cris de « Bâtard, sale blanc, sale Français de merde. On va te brûler et violer ta salope de mère. » Comprennent-ils que quand Le Figaro écrit « Paul-Louis, 18 ans, déjà connu des services de police pour 22 faits de violence, est soupçonné d’avoir énucléé puis carbonisé une jeune fille de 17 ans qui refusait ses avances », le délinquant ne s’appelle pas vraiment Paul-Louis ? Savent-ils que pendant qu’ils s’extasient sur les merveilles de l’immigration massive et du multiculturalisme, des quartiers tombent sous la coupe de musulmans rigoristes, pas vraiment en pointe dans la sacro-sainte lutte contre les violences faites aux femmes, dans la déconstruction des stéréotypes sexistes, ni tout à fait gay-friendly ? Mais chut, il ne faut pas le dire, car ça fait le jeu du FN… Et ça, alors, vous comprenez, c’est vraiment odieux, de faire le jeu du FN. Il faut vraiment être sans cœur, hein, il faut vraiment être cynique, pour faire le jeu du FN… Parce que le vrai danger, ce n’est pas la fragmentation communautariste de la société, ce n’est pas la défiance croissante que se témoignent différentes fractions de la collectivité, ce n’est pas la barbarie qui monte, ce n’est pas l’effondrement de la civilisation. Non. C’est de faire le jeu du FN. Nos philanthropes assermentés et leurs laquais comprendront un jour, mais trop tard, toujours trop tard — c’est leur caractéristique, d’avoir toujours un combat de retard — que leur déni de réalité fait surtout le jeu des pires barbares. Une fois que le cauchemar se sera étendu, irréversible — car il faut être fou pour croire qu’il restera éternellement circonscrit aux « cités » — ils comprendront. Mais, répétons-le, il sera trop tard…

Cela dit, leur pire nuisance, c’est encore dans la vie intime des gens que ces faussaires l’exercent. Car ce n’est pas assez, pour eux, de couvrir les abominations passées, présentes et à venir ; ce n’est pas assez de tromper les gens, de leur mentir, de les culpabiliser odieusement s’ils osent utiliser leur propres yeux — et non les lunettes médiatiques — pour regarder le monde ; ce n’est pas assez de les obnubiler sur de faux enjeux, et de leur imposer un langage, des concepts, des grilles d’analyse impuissants à expliquer le monde ; ce n’est pas assez de les maintenir dans l’ignorance crasse, les préjugés grotesques et le chaos mental ; il faut encore que leurs relations les plus intimes soient infectées par le mensonge.

Combien de familles divisées, en effet, combien d’amitiés aigries, envenimées, dissoutes par les mensonges médiatiques ? Combien de carrières entravées, de réputations ruinées à cause de la vision caricaturale que propagent les médias ?  L’oncle qui vote FN, ce facho, et qu’on n’invite donc plus aux repas — bah oui : il est intolérant — sinon pour se le faire. L’ami d’enfance à qui on ne parle plus depuis qu’il s’est déclaré opposé au mariage homosexuel (viaune controverse de haut vol sur Facebook ou Twitter), révélant ainsi son indéniable homophobie. Le collègue un peu louche, à surveiller, qui fait une drôle de tronche quand on lui vante les bienfaits de l’immigration… Et cet autre, alors, qui critique l’euro, comme Marine Le Pen, tu te rends compte?!!(alors que l’euro nous protège, on le sait bien, on ne sait pas pourquoi mais on le sait bien) Et je ne parle pas l’autre excité, un vraiment gratiné celui-là, qu’on a entendu à la machine à café critiquer l’islamisation de certains quartiers. Un vrai discours nauséabond, quoi. L’intolérance dans toute son horreur. L’archétype de l’immonde repli sur soi. Bref, un facho doublé d’un raciste. Et vice-versa.

Combien de médisances, combien de personnes salies, humiliées, rentrées dans des cases infamantes par la masse des crédules qui reprend à son compte les caricatures des médias ? Combien de relations brisées à cause de l’adhésion servile au credo médiatique ? Combien de controverses hargneuses, de sottes criailleries, combien de brouilles et de ruptures pourraient être évitées si les journalistes faisaient leur travail, à savoir informer ? Et non pas militer, donc occulter et falsifier ? Ainsi la lucidité ne passerait plus pour de la folie ; ceux qui décrivent le réel ne seraient plus tenus pour de grands dérangés, tandis que les idéologues, les sophistes et les enfumeurs seraient traités avec le mépris qu’il méritent. L’exact inverse de ce qui se passe aujourd’hui.

Qu’on mesure bien la situation, en effet : une petite caste d’idéologues gâteux, uniformisés jusqu’à la moelle, cherche à imposer ses délires à toute une population. De leur salle de rédaction, ces sosies décrètent ce qu’il faut dire, penser, et même ce qu’il faut voir. Rien ne doit dépasser : il faut que tout le monde souscrive à leurs analyses miteuses et à leurs critiques ignorantes, se prosterne devant leurs idoles en carton et leurs experts appointés, récite leur catéchisme ringard et leurs poncifs éculés. Toute attitude distanciée, critique, un tant soit peu libre par rapport à leurs dogmes les horripile, et déclenche en eux des réactions d’une violence inouïe. Ils sacrifient les mal-pensants sur l’autel de leur Tolérance, conspuent les non-alignés tout en clamant leur amour de la Diversité, rejettent les sceptiques en condamnant le rejet de l’Autre. Ils ne reculent devant aucune méthode pour rééduquer les masses : mensonges, chantages, intimidations, menaces. Rien, pas même de semer la zizanie dans la sphère privée des gens, ne saurait les faire renoncer à leurs projets d’endoctrinement. Ils feront tout ce qui en leur pouvoir — lequel est colossal — pour refiler leur sectarisme et leur confusion mentale à un maximum de moutons.

Il est donc urgent de les dénoncer ; plus que jamais, il importe de les montrer en pleine lumière, de démasquer leurs impostures, de faire savoir de quelles exactions ils se sont rendus complices.

Surtout, il faut de toute urgence envoyer paître ces flics médiatiques et leurs intimidations ridicules ; opposer une indifférence de fer à leurs menaces et à leurs chantages. Se dépêtrer de leurs grilles d’analyse obsolètes et de leurs débats retardataires ; cesser de regarder le monde avec les lunettes médiatiques. Remettre en question le langage des perroquets des médias, systématiquement et inlassablement. Refuser d’utiliser leurs concepts morts pour décrire le monde ; s’élever au-dessus des enjeux politiques et médiatiques pour enfin parler du réel. C’est un effort permanent, mais c’est la seule façon d’espérer accéder à une compréhension lucide de l’époque. La vérité, et la liberté, sont à ce prix.

Ce texte fait partie de l’ouvrage :

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Qui sème le vent

«Dieu se rit de ceux qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes».
Jacques-Bénigne Bossuet

Il n’y a pas de problème d’intégration

Il n’y a pas de communautarisme

Il n’y a pas d’insécurité ; tout au plus un sentiment d’insécurité fantasmé par la fachosphère et complaisamment relayé par des médias malveillants et, pour tout dire, stigmatisants

La prison n’est pas la solution

Il ne faut pas stigmatiser

Touche pas à mon pote

«Jamais, je n’ai cru revoir de telles hordes acharnées dans le pays que j’habite, que j’aime et que je sers»
Claude Bartolone, affolé lyrique

Le mutant à roulettes

Filant élégamment sur sa fière trottinette,
Il honorait la rue de sa noble silhouette,
Et son torse bombé, son regard de vainqueur,
Faisaient, sur son passage, chavirer plus d’un cœur.

Placide, imperturbable, il glissait sans entrave,
Les passants s’écartant avec dévotion
Pour ne pas retarder la vive progression
De ce héros moderne au visage si grave.

Fier, le menton rentré, sérieux comme un pape,
Il imprimait au sol de grands coups vigoureux
Et s’élançait ainsi, infiniment gracieux,
Bondissant de plus belle à chaque nouvelle frappe.

Les roulettes, affolées, tournoyaient éperdues
Pour suivre la cadence de leur maître glorieux
Qui plastronnant, grisé, le port majestueux,
Chevauchait, triomphal, sa monture en alu.

Il affectionnait fort ce moyen de transport
Sain, rapide, athlétique, et zéro CO2,
Qui, de plus, lui donnait un air majestueux
Et mettait en valeur son esprit et son corps.

Il promenait ainsi sa silhouette festive :
Lunettes cerclées de rouge et chapeau de poète,
Écouteurs blancs vissés sur son ignoble tête,
Les oreilles inondées de diarrhée auditive,

Et s’en allait vaquer à ses occupations :
Une expo de street-art, un pic-nic citoyen,
Une marche anti F-Haine, un court-métrage libyen,
Ou encore son mi-temps en communication.

Bref, il accomplissait sa noble destinée ;
Sa vie, on le voit bien, était une épopée,
Une série d’exploits, de drames, une odyssée,
Un chef-d’œuvre de goût, de grâce et de beauté.

Cet inouï connard est le reflet flatteur
De notre belle époque, et de sa vraie grandeur ;
Ce crétin solennel, cet infini branleur
Incarne, mieux que tous, notre idée du bonheur.

Darwin avait raison : l’homme est toujours plus fort :
Après la Renaissance, après le siècle d’or,
Le siècle des Lumières, après les Découvertes,
Voici venu le temps du bipède à roulettes.

Des prestiges modernes illustre ambassadeur,
Ce crétin dédaigneux en est l’ultime honneur,
Et c’est l’humanité dans toute son ampleur
Qui se récapitule dans ce trottinetteur.

Beethoven

Il s’en est fallu de peu que je ne mette fin à mes jours. C’est l’art, lui seul, qui m’a retenu. Il me semblait impossible de quitter ce monde avant d’avoir donné tout ce que je sentais germer en moi.

Ludwig van BEETHOVEN

Je voudrais exprimer ma gratitude. Mon infinie reconnaissance pour certains hommes qui, lors de leur fugace vie terrestre, embellissent à jamais le monde. Ils lui insufflent leur vigueur, l’augmentent de leur esprit, le rehaussent de leur grâce. Par leur habileté et leur persévérance, ils enrichissent les siècles des trésors de leur âme. Maillons précieux, irremplaçables, ils sont les rares dont on peut dire, en s’en réjouissant : « Après lui, rien ne sera plus comme avant ». L’humanité qui vécut avant eux est donc à plaindre, privée qu’elle fut des merveilles qui jaillirent de leur inspiration.

Pour être tout à fait juste, ces êtres d’exception font bien plus qu’embellir le monde : ils sauvent l’humanité. Ils la sauvent de la laideur, de la tristesse, de l’accablante routine de la médiocrité. Ils mettent en échec la paresse et l’ennui. Ils terrassent la mesquinerie, triomphent de la bassesse et de la fatuité. Avec eux tout est grand, tout est beau, tout est noble.

Respirent-ils encore, à l’heure où nous parlons ? Ou nous ont-ils précédés il y a bien longtemps ? Peu importe, à vrai dire : leurs œuvres sont les preuves vivantes, là, sous nos yeux, dans nos oreilles, dans nos cœurs, que la vie humaine, cette lutte harassante et absurde contre le malheur, peut être victorieuse. Que la beauté et la grâce peuvent l’emporter sur l’amertume et la douleur. L’énergie, la ferveur qu’ils opposent — ou opposèrent — à la lancinante tentation du laisser-aller, de l’engourdissement,  de la prostration, sont tout entières passées dans leurs œuvres. Et donc à la postérité. Voilà, grâce à eux, c’est prouvé, l’homme n’est pas voué au néant. Par l’attention, par l’effort, par leur curiosité insatiable et leur soif d’exprimer, ils ont transmis la vie à leurs œuvres. Ils sont la victoire de la vie sur la mort.

Avides de sentir, d’observer, d’exprimer, il semblent sans limite pouvoir se déployer. Ils n’en ont jamais fini avec l’expression. Avec la forme. Avec les formes… Eternelle insatisfaction du génie. Eternelle voracité, aussi. Jamais rassasiés, ces observateurs frénétiques examinent, scrutent, contemplent, jugent, critiquent, se réjouissent, se révoltent, rien ne les laisse indifférents, tout à leurs yeux est digne d’attention. Rien ne leur est plus étranger que l’inertie, la passivité, l’approbation bovine du cours des choses. Constante effervescence. La fièvre est leur état naturel. Leur vie une ivresse permanente. Grâce à cette prodigieuse attention au monde, eux voient. Ils voient ce que le commun des mortels ne remarque même pas, car ils ont conservé intacts ce sens du détail, cette curiosité, cette capacité d’étonnement que tant d’humains abandonnent en même temps que leur enfance (si l’on peut dire : en vérité, la plupart se débarrassent volontiers de cette rare qualité de leur enfance, mais en conservent les innombrables défauts). Leur acuité d’observation, leur sens exquis du Beau les font remettre en cause les plus solides consensus, hurler de choses qui ne choquent personne, et s’indigner quand tous se résignent — est-il besoin de préciser que leur indignation n’a rien à voir avec l’indignation moutonnière des rebelles homologués façon Hessel le Résistant Sanctifié ? Ils sont la clairvoyance, ils sont la lucidité, mais voir ne leur suffit pas : ce qu’ils voient, ou plutôt ce qu’ils ressentent en voyant, il faut qu’ils l’expriment. Désir irrésistible. Devoir impérieux, serait-on même tenté de dire, si l’on ne craignait de verser dans le stéréotype romantique de l’art comme sacerdoce…

Quoi qu’il en soit, ces esprits enflammés ne cessent de chercher — que dis-je, ils trouvent, ils ne cessent de trouver — la forme adaptée à l’expression de leurs émotions et de leurs pensées. Mais « adaptée » n’est pas « parfaite » : ils le savent. Mieux que quiconque. Mieux que quiconque ils connaissent l’imperfection humaine. Mieux que quiconque ils savent qu’aucune forme ne les satisfera jamais ; que tant qu’ils vivront, telle émotion, qu’ils avaient domptée par tel chef-d’œuvre, reviendra les assaillir ; qu’il leur faudra de nouveau relever le défi de l’expression ; de nouveau dire, traduire, transcrire, transposer, répéter, ré-exprimer ; et de nouveau gagner, bien sûr.

Leur vie est une guerre sans fin dont ils remportent toutes les batailles. Une guerre dont chaque victoire les fortifie, enrichit leur arsenal technique, renforce leur puissance d’expression, et affine encore leur sensibilité. Une guerre ? Oui, une guerre. Notre époque d’affadissement niais, d’édulcoration frénétique, d’euphémisation enragée peut bien détester ce mot, comme elle déteste toute formulation un peu vigoureuse de la réalité, peu m’importe sa réprobation : c’est bien d’une guerre qu’il s’agit. D’un antagonisme radical avec le réel. D’une insatisfaction permanente envers le cours des choses, et d’une volonté vivace et tenace de les changer. Sans les esquiver. Différence essentielle entre l’artiste et l’enfant (quel que soit son âge…) : confronté aux vexations de la réalité, ce dernier choisit la fuite et les chimères consolatrices (à moins qu’il ne décide tout simplement de se venger en la détruisant) ; l’artiste les dépasse. Il ne se dérobe pas : il regarde la réalité en face, l’intègre et la surmonte. Aux inévitables déceptions du réel, il oppose sa lucidité et son imagination, quand la plupart des bipèdes se réfugient dans le déni et l’utopie (les deux ferments des grandes catastrophes). Contrairement au sourd désir qui, plus ou moins consciemment, travaille les adultes infantilisés de notre époque, sa volonté n’est pas de supprimer le réel et ses contrariétés : c’est de le vaincre. D’être meilleur que lui. De prouver par ses créations qu’on peut faire mieux. Par son refus obstiné de consentir à l’ordre du monde — tout en en acceptant les règles du jeu — il l’augmente et l’embellit. Ce faisant, il ne s’oppose pas à Dieu, bien au contraire : il le prolonge, bien humblement. « Dieu semble les produire afin de se prouver », disait d’ailleurs Théophile Gautier des artistes, des vrais… Pour le dire autrement, ce que le véritable artiste oppose au réel, ce n’est pas le « non » capricieux et dévastateur de l’utopiste, encore moins le « non » stérile et moutonnier du rebelle de plateaux-télé ; c’est le « non » fécond du créateur. Négation = création. Son insatisfaction vis-à-vis du réel, il ne l’exprime pas vainement par l’aigreur, la colère ou la violence ; il la résout par l’effort, la persévérance et surtout le talent. A la lassitude, à la confusion du monde, il oppose son sens acéré de l’observation, son imagination ardente, et son habileté sans limite pour l’expression. Par sa ténacité et sa puissance, il imprime au réel son sens du sublime : s’il le change, ce n’est que pour le magnifier, jamais pour le rabaisser. L’art est un témoignage de la grandeur de l’homme. A notre époque de sécheresse d’invention, où tout un tas de merdeux impuissants tiennent le haut du pavé et font passer leur stérilité pour le nombril artistique du monde, il est donc plus que jamais vital. Sans art, en effet, sans cette preuve que l’homme est capable de grâce, il n’y aurait plus beaucoup de raisons d’espérer. Mais heureusement, ils sont venus, ils ont vaincu, nous les avons rencontrés, nous sommes sauvés.

Puisque j’en suis à évoquer notre époque de nains, j’en profite pour balayer un lieu commun que l’anthropoïde moderne, ce fier ennemi de tous les stéréotypes, de toutes les idées reçues et de tous les préjugés, radote pourtant avec une belle docilité. Il y a en effet de nos jours un consensus de fer pour dire que Rubens, Rembrandt, Raphaël, Le Corrège, Le Pérugin, Le Titien, Tintoret seraient des grands noms de la peinture classique. De même Beethoven, Mozart, Chopin auraient fait de la musique classique. Baudelaire serait un auteur classique. Et Molière, alors ? Ultra-classique !

Je ne sais pas vous, mais moi, quand j’entends « classique », je n’entends pas vraiment un compliment. Surtout à notre époque, où rien ne vaut que ce qui est réputé atypique, décalé, novateur, subversif, dérangeant, sortant des sentiers battus. Quand j’entends classique, j’entends banal, académique, conformiste, impersonnel, insipide, rébarbatif, plat. Rien de très séduisant. Tout se passe comme si l’on voulait faire accroire l’idée que les plus grands génies que la Terre ait portés, les hommes les plus originaux, les plus accomplis, les plus individuésqui aient jamais existé ne formaient qu’un troupeau uniformisé de pauvres types un peu désuets. D’ailleurs, un autre cliché bien ancré dans les cervelets contemporains est que tout art âgé de plus d’un siècle serait un art pour vieux (au sens péjoratif, évidemment, que notre fraternelle époque donne à ce terme). Les Beaux-Arts ? Des croûtes pour vieux ! La musique classique ? De la musique de vieux ! Et en effet, on ne peut que constater que Mozart est mort à l’âge vénérable de 35 ans. Que Raphaël, peintre sénile, a poussé jusqu’à 36 ans. Et ne parlons pas de Chopin, pianiste mort gâteux à l’âge de 39 ans. Ah, non, j’oubliais, Baudelaire pousse encore plus loin, lui qui s’en est allé à l’âge de 46 ans. Quant à Chassériau, ce petit vieux est parti à 37 ans… Et Géricault, alors ? A 33 ans, enfin, il s’en est allé !…

Alors pourquoi ? Pourquoi ces stéréotypes ? Pourquoi « classique » ? Pourquoi ce qualificatif dépréciateur pour désigner les productions les plus enivrantes du génie humain ? Car qu’y a-t-il, en vérité, de moins classique que la musique classique ? De moins conformiste, de moins académique ? Qu’y a-t-il de moins impersonnel que ces jaillissements de fougue, ces explosions d’ivresse, ces sanglots déchirants ? Qu’y a-t-il, au contraire, de plus original que les tempéraments de feu qui s’expriment dans ces chefs-d’œuvre ? Qu’y a-t-il, je vous le demande, de plus radical que ces vies intérieures d’une densité inouïe ? Oui qu’y a-t-il, si l’on tient vraiment à utiliser les adjectifs galvaudés de notre époque, de plus créatif que leurs inventions ? De plus novateur que leurs ouvrages ? De plus fantaisiste que les fruits de leur imagination ? Qui, mieux qu’eux, est sorti des sentiers battus ? Qui a plus innové ? Inventé ? Créé la sensation du nouveau ? Mais ce sont eux, bon sang, les vrais créatifs ! L’originalité, la vraie ! Ah, c’est sûr, pas l’originalité mimétique des bobos à bérets et autres moutons à lunettes carrées ! Pas celle des sosies à chapeau format Télérama, ni des clones à grosse barbe invités sur Nova ! Pas l’originalité d’emprunt de ces bataillons de castrés à lavallière qui, tout en se plagiant mutuellement, sont persuadés d’être dotés d’une riche individualité. Les artistes, les vrais, n’ont rien à voir avec ce ramassis de cabotins, de courtisans serviles, lèche-cul de producteurs ou larbins d’éditeurs n’existant que par l’amplification médiatique qui est faite de leur néant. Ils n’ont rien de commun avec ces morveux infatués qui confondent leur déjections narcissiques avec des productions artistiques ; rien de commun avec ces porcs impuissants que sont la quasi-totalité des prétendus « artistes » d’aujourd’hui — j’excepte bien sûr Amy Winehouse et quelques autres miracles. Ils sont l’antithèse même de ces personnalités délavées, de ces produits ultra-marketés qui disparaîtront dès que le système cessera de soutenir leur imposture. Les artistes dont je parle tiennent tout seuls. Par eux-mêmes. Par leur puissance. Par la consistance de leurs créations. C’est ce que tous les artistes à chapeau, tous les petits génies en CDD de notre époque ne peuvent supporter. L’existence de grands artistes est un affront à la prétention de ces vaniteux indécrottables. La comparaison avec eux une implacable humiliation. Il faut donc s’employer à les dissimuler. En parler le moins possible. Les enfouir dans le passé. Organiser méthodiquement leur méconnaissance en les figeant dans une réputation bien ronflante ; ou, à défaut, les dénigrer au maximum. Disqualifier leur existence, rabaisser la portée de leurs œuvres.

C’est de cette haine jalouse que procèdent les médisances du nain Sartre contre le géant Baudelaire. C’est elle qui est à l’œuvre dans les attaques de tant de roquets ineptes contre Céline. C’est elle encore qui s’exprime quand dans les plus belles églises de Venise, des « artistes » contemporains stériles et déprimés imposent aux visiteurs leurs chefs-d’œuvre de vacuité, et tentent de les mettre en équivalence avec les trésors d’humanité environnants. Enfin, on ne m’empêchera pas de penser que c’est cette même fièvre débineuse qui sous-tend l’emploi de vocables dévalorisants pour évoquer les ouvrages des grands maîtres.

Tout objet, en effet, est déjà préjugé par les termes dans lesquels on nous le présente. Le choix des mots n’est jamais anodin. Ces derniers conditionnent notre perception, notre opinion, notre jugement. Puissance redoutable de la sémantique. Il n’y a pas de langage neutre. Ainsi, qualifier de « classiques » les productions d’un artiste, c’est nous en donner un a priori assez peu bandant. Comme si on allait avec lui se coltiner de longs développements fastidieux, des platitudes sans fin, de longues minutes navrantes et soporifiques. C’est d’ailleurs à ce cliché que s’arrêtent la plupart des gens. Et se privent ainsi de plaisirs sensationnels. Mais après tout ça les regarde.

Moi, en tout cas, je ne suis pas près de vivre loin de ces mondes de voluptés suprêmes, d’émotions surpuissantes et de beautés renversantes qu’ont créés les génies. Pas près de passer une journée sans leur art, cette ivresse dont on ressort grandi. Pas près de décliner leurs perpétuelles invitations à la folie, qui sont aussi et avant tout des incitations à grandir, à s’élever, à prendre de l’ampleur. Non, ce n’est pas demain que je me priverai du réconfort de ces hommes qui redonnent foi en l’homme.

Parmi ces êtres glorieux, ces sommets de puissance et de délicatesse, il en est un qui dépasse tous les autres, tous modes d’expression confondus : c’est Ludwig van Beethoven. Plus grisant, plus émouvant encore que les quelques prodiges offerts par les siècles, Beethoven est l’artiste suprême — c’est-à-dire, avant tout, un homme profondément imparfait. Tempérament brûlant, impétueux, à la fois brutal et immensément sensible, capable de la plus folle élégance comme de la désinvolture la plus abrupte, cet homme miraculeux a tout vécu, tout ressenti, tout exprimé. De la détresse la plus lugubre à la joie la plus radieuse. Du plus sombre abattement au sentiment de triomphe le plus grandiose. Il suffit d’écouter ses morceaux, ces tourbillons de joie, ces flambées d’euphorie, ces explosions d’ivresse auxquels succèdent brusquement des sanglots craintifs, des gémissements anxieux, des élans sombres et tourmentés…

… restons entre esthètes : la suite est réservée à ceux qui savent vraiment apprécier ma plume. Explications :

Ce texte fait partie de l’ouvrage :

Evidemment

« Le moderne est sans discussion.
C’est cela d’abord, et non qu’il soit bon ou mauvais, qui en fait une barbarie totale. »
Philippe Muray


Notre époque, qui est celle du renoncement à toute pensée critique, a trouvé un moyen bien à elle d’exprimer sa sottise satisfaite. L’effondrement du discernement, la ruine totale de l’entendement qui caractérisent la plupart des anthropoïdes modernes s’incarnent à merveille dans la locution-réflexe qu’ils emploient dès qu’on leur demande leur opinion ; une locution qui leur tient lieu d’argument, de raisonnement et, pour tout dire, de pensée. Une locution qui, mieux que toute autre, traduit leur crétinisme replet, leur ignorance arrogante, la torpeur délirante de leurs cerveaux. Une locution qui, à chaque fois qu’on l’entend, signifie que la pensée est arrivée au bout de son avachissement, et n’en reviendra pas. Une locution qui signe la débâcle de l’intelligence humaine, la fin de toute perspicacité, de toute clairvoyance, et devrait donc sonner comme une terrible catastrophe aux oreilles de toute personne nourrissant un peu d’estime pour le genre humain. Une locution qui — on le verra, le paradoxe n’est qu’apparent — s’entend davantage dans la bouche des « élites », des « intellectuels » et des classes prétendument cultivées, que chez les classes populaires. Cette locution, c’est « évidemment ». Le confort intellectuel a trouvé son adverbe. « Etes-vous pour le mariage gay ? Evidemment ». « Croyez-vous au tabagisme passif ? Evidemment ». « Marine Le Pen est-elle raciste ? Evidemment ». « L’immigration massive est-elle une chance pour la France ? Evidemment ». « L’Union européenne est-elle une chance pour l’Europe ? Evidemment ». « L’euro est-il éternel ? Evidemment ». « Les femmes sont-elles invisibles dans notre société ? Evidemment ». « Véhiculons-nous des stéréotypes sexistes ? Evidemment. » « Pratiquons-nous la discrimination au quotidien ? Evidemment ». « Les frontières sont-elles synonymes de repli sur soi et de xénophobie ? Evidemment ». « Le réchauffement climatique est-il causé par l’homme ? Evidemment ».
Voilà comment des gens qui ne se renseignent jamais sur rien, qui ne réfléchissent à rien, des gens dont l’activité intellectuelle se borne à réciter bien scolairement les évangiles médiatiques, se créent des certitudes aussi inflexibles qu’infondées. Inflexibles parce qu’infondées. Leurs « opinions » n’étant le fruit d’aucun raisonnement, elles sont par nature incompatibles avec toute attitude dialectique. Elles ne sont nées ni d’une discussion, ni d’une démonstration, mais d’une soumission. D’une adhésion servile au consensus du moment. Il est donc vain d’essayer de les infléchir par des arguments. On ne discute pas une évidence.
Il faut bien comprendre que l’approbation par ces gens de la doxa se fait sans qu’il exigent de preuve ; que leur seule boussole se nomme consensus ; qu’il leur suffit de voir une étiquette « Progrès », « Egalité », « Tolérance » ou « Droits de l’Homme » collée sur l’idée qu’on leur présente pour immédiatement l’approuver, sans l’examiner plus avant ; et qu’en conséquence, tenter de les contredire en se plaçant sur le terrain des idées, des arguments et des faits, c’est tout simplement être hors-sujet. Leur assurance est proportionnelle à leur ignorance ; leurs convictions se passent d’explications ; « évidemment » est leur seul argument. « C’est mon intime conviction », voilà ce qu’ils répondent invariablement à leurs objecteurs, sans que ces derniers ne songent à leur faire remarquer que cela peut se traduire par : « Le monde est tel que je le décrète », ou encore : « Je prends mes fantasmes pour des réalités », toutes choses relevant davantage du principe de plaisir et du caprice infantiles que de l’observation et de l’analyse adultes…
La seule façon de les faire changer de ce qu’ils croient être leur opinion, et qui n’est que le radotage gâteux de ce qu’on leur a intimé de croire, c’est de déplacer le consensus. Que leurs maîtres à non-penser leur indiquent de nouvelles idoles à adorer, et de nouveaux salauds à lyncher ; alors, ils brûlent sans vergogne ce qu’ils adoraient la veille, et glorifient sans réserve ce que la veille encore ils détestaient passionnément. Et ils ne s’aperçoivent même pas de leur contradiction, puisqu’ils ne cherchent jamais à comprendre pourquoi ils applaudissent ou haïssent…
Dans cette mesure, même leur rébellion est une soumission : ils ne contestent que ce qu’on leur dit de contester, n’engueulent que ceux qu’on leur dit d’engueuler (ainsi le tueur en série Che Guevara est un héros, et Marine Le Pen une crypto-nazie). Ces indignés sur commande, ces moutons sans pitié ne recherchent pas la cohérence, encore moins la compréhension : leur seul souci, c’est de se percevoir comme de bons petits soldats du Progrès, de bons petits dévots du Moderne, des disciples irréprochables du Bien certifié conforme. Rien ne les enivre davantage que de s’imaginer à l’avant-garde des plus nobles combats pour l’humanité tandis qu’ils ressassent les poncifs moisis, les concepts obsolètes, les « analyses » congelées des robots des médias et de la politique, et se font ainsi les relais de leurs propagandes toujours ineptes, souvent nuisibles. Mais peu leur importe la vérité, du moment qu’ils sont fiers. Peu leur importe de cautionner des horreurs, du moment que leur ego frétille.
L’apogée de cette agitation narcissique est atteint dans les festivals pseudo-philanthropiques, les festins contre la faim, les bamboulas anti-racistes, les Sida-Festivals et autres Myopathes-Shows où les humanistes appointés que l’on voit plastronner sur scène ont bien du mal à dissimuler, derrière un altruisme trop ostentatoire pour être honnête, la formidable vanité qui les anime. Tout boursouflés de fatuité, tout épatés de leur bonté, ce ne sont ni les Droits de l’Homme, ni la Tolérance, ni la Diversité, ni l’Autre sacro-saint que ces Tartuffe célèbrent : c’est eux-mêmes. « Regardez comme je suis généreux ! » « Regardez, je prends un myopathe dans mes bras ! » « Je suis contre la faim et contre la misère, épatant, non ? ! «  Je préfère la paix à la guerre » et autres déclarations innovantes. Avec, parfois, des comportements étonnants, comme par exemple celui de ces gens qui arborent fièrement sur le torse un petit ruban rouge pour signifier qu’ils sont contre le sida. On est bien content pour eux, mais qui est pour le sida ? Qui s’en réjouit ? Qui connaît d’affreux pro-sidaauxquels il faudrait opposer ce glorieux ruban rouge ? Y a-t-il des gens qu’il faudrait convaincre que le sida, c’est pas bien ? Existe-t-il des partisans du sida contre lesquels il faudrait mener une lutte sans merci ? Pas que je sache. Dès lors, à quoi sert ce ruban rouge ? En quoi les distingue-t-il, ces enfonceurs de portes ouvertes ? Quelle particularité croient-ils ainsi afficher ? Se trompe-t-on de beaucoup en avançant que ce ruban agit sur eux comme un brevet de vertu, une attestation de leur héroïque engagement contre le sida ? Une piteuse légion d’honneur (mais c’est un pléonasme) avec laquelle ils se masturbent le narcissisme et tentent de conjurer leur vide existentiel ? Le plus simple, finalement, serait peut-être de leur poser la question… et, surtout, de bien écouter leur réponse…
Si ces bataillons de soldats anti-sida sont ridicules, au moins ne font-ils aucun mal. Leur bienveillance bidon, leur fausse générosité ne causent de tort à personne. Tous les philanthropes de salon ne peuvent hélas pas en dire autant. Il en est en effet dont la satisfaction des appétits narcissiques crée de grands malheurs. Je pense notamment à ces amoureux des sans-papiers, à ces indignés balaskoïdes qui, pour se donner l’illusion de s’intéresser à autre chose que leur nombril, défilent tapageusement dans les rues en beuglant « Nous sommes tous des sans-papiers ! » (chiche ?) et alternent avec un rare talent pleurnicheries et vociférations, tout en traînant derrière eux leur bétail à compassion — je veux dire leurs sacro-saints clandestins. C’est un spectacle des plus pénibles que celui de ces nantis qui, pour se donner bonne conscience, exhibent façon trophée des hommes et des femmes dont l’immense tragédie mériterait d’être traitée avec respect, pudeur et discrétion, soit l’exact contraire de l’attitude bruyante et hystérique de ces forcenés.
Comme toujours, la forme est le reflet du fond : les gesticulations et jappements de ces engagés enragés sont incompatibles avec leur prétendue compassion. La compassion véritable, en effet, ne suscite pas l’ivresse qu’on lit sur leurs visages, dans leurs gigotements, dans leurs hurlements infatigables. La commisération s’accommode mal de l’agitation. Ces gens prétendent s’associer aux douleurs des clandestins, mais on les voit animés d’une transe, d’une fièvre, d’une effervescence festive pour le moins hors-sujet… Sauf si on s’avise que le vrai sujet, le seul qui les intéresse et les mobilise, c’est eux-mêmes. Comment ? Quoi ? Je suis excessif ? Ce que je dis est affreux ? Je n’y suis pas du tout ? Eh bien je défie quiconque de me montrer un seul, je dis bien un seul échange de regards bienveillants entre ces pauvres sans-papiers et leurs défenseurs autoproclamés. En attendant, personne ne m’empêchera de constater que jamais ces crétins lyriques ne personnalisent leur compassion ; jamais ils ne s’intéressent à l’humanité concrète, à l’individualité de leurs protégés. Ceux-ci sont des sans-papiers, mais ils ne sont que ça : ils n’intéressent nos philanthropes homologués que dans cette mesure. Assignés à cette condition superficielle, toute consistance, toute épaisseur leur est déniée. L’Autre, l’Autre, nos pleureuses médiatiques n’ont que ce mot à la bouche, mais c’est un pur concept, une notion abstraite, une étiquette collée sur des gens qu’ils ne regardent jamais réellement. Ils sont trop occupés à jouir du spectacle qu’ils se donnent à eux-mêmes, à célébrer leur héroïsme, à se glorifier de leur humanisme. Tout frissonnants d’ivresse narcissique… Les sans-papiers ne sont, dans cette affaire, que leurs faire-valoir. Exploités, décidément, jusqu’au bout… passeurs, trafiquants d’être humains, mafias, avocats pleins aux as… associations gueulardes… show-biz en renfort… toute la belle petite chaîne de la philanthropie, en somme… Il y aurait tant à dire sur le business de la fausse compassion… Sur les dividendes de la charité spectacle… Sur les contradictions, aussi, de ces humanistes automatiques qui radotent depuis quarante ans que les déboires des pays du tiers-monde sont dus à la colonisation (il faudra un jour leur expliquer que tous les pays en difficulté n’ont pas été colonisés), mais ne s’aperçoivent pas que leurs propres discours sont saturés de colonialisme.
Ainsi, plutôt que d’appeler les pays d’où viennent ces sans-papiers à mettre en œuvre des politiques de développement ambitieuses, qui leur épargneraient les déracinements, les prises de risque invraisemblables qu’on sait et pour certains, la mort, ils préfèrent engraisser les passeurs et autres exploiteurs de la misère humaine. Comme si le seul salut de ces clandestins était en France. Comme si ces gens, comme si ces peuples étaient incapables de s’en sortir par eux-mêmes. Comme si leur seul horizon possible était l’assistanat perpétuel. L’indignation de ces magnifiques repose sur un postulat aussi prétentieux que méprisant : certains peuples ne peuvent pas s’en sortir sans eux. Pourquoi ? Seraient-ils idiots ? Faibles ? Incapables ? Demeurés ? Infoutus de se développer ? Tout cela suinte l’arrogance néo-coloniale.
Mais ne le leur dites pas : ils sont allés trop loin dans leur engagement pour vous entendre. Ils y ont cru, ils se sont engagés éperdument, ils ont milité comme des fous, certains y ont même forgé leur raison d’être : ils ne peuvent plus revenir en arrière. C’est aussi, c’est surtout une question de fierté, et de paresse intellectuelle : il est toujours vexant de reconnaître qu’on a été dupé, et toujours fatigant de substituer la pensée critique à la récitation de slogans. Quand quelqu’un s’est trompé mais est trop sectaire pour le comprendre ou trop orgueilleux pour l’admettre, la seule solution qui lui reste est la fuite en avant dans son erreur. Faire la sourde oreille à tout ce qui pourrait contredire les falsifications sur lesquelles repose sa « pensée ». Refuser obstinément d’entendre ce qui ne cadre pas avec ses théories et son prêt-à-penser. Escamoter des pans entiers de la réalité pour s’épargner la blessure narcissique de reconnaître qu’il a eu tort, et l’effort éprouvant d’exercer, enfin, sa lucidité. « Refuser de voir quelque chose que l’on voit, refuser de voir quelque chose comme on le voit », ainsi que Nietzsche définissait le mensonge. Quitte à soutenir, par son aveuglement volontaire, les pires horreurs…
Ainsi des partisans du communisme qui crurent, peut-être de bonne foi, les promesses insensées de cette utopie, mais nièrent ensuite avec la plus grande énergie les atrocités que son application concrèteengendrèrent. Pourquoi ? Si l’on peut comprendre que des gens se laissent séduire par un discours qui flatte leur ego (« l’Homme est naturellement bon et partageur, c’est la société qui le corrompt »), leur promet le paradis sur Terre (« l’avenir radieux, c’est maintenant ») et leur confère une posture morale avantageuse (« je suis du côté des ouvriers opprimés »), on conçoit moins aisément qu’ils persistent à l’approuver quand il produit l’exact contraire de ce qu’il annonce : déchaînement d’une barbarie inouïe, exacerbation des pires dispositions humaines à la cruauté, détresse généralisée, et oppression sans précédent de la classe ouvrière (exécutions massives de grévistes, déportations, famines organisées, etc.). Pourquoi certains journalistes, habités comme on sait d’un irrésistible devoir d’informer, insultèrent-ils ceux qui témoignaient de l’horreur des camps ? Pourquoi recoururent-ils aux calomnies les plus abjectes pour discréditer ceux qui décrivaient la tragédie communiste ? Pourquoi Le Monde, en 1975, traçait-il un signe d’égalité entre Soljenitsyne et Doriot, Déat, Laval ?
Si certains de ces journalistes étaient sans nul doute habités par une haine féroce de l’Homme, se délectant de couvrir par leurs mensonges l’injustice, la souffrance et le chaos ; si d’autres étaient des apparatchiks, des larbins, des prostitués qui tiraient un intérêt personnel à encenser et faire durer ce système criminel ; l’immense majorité d’entre eux ne nièrent les abominations du communisme que parce qu’il avaient investi leur crédibilité dans son éloge et ne pouvaient avouer, d’abord à eux-mêmes, leur colossale erreur. L’ego a son instinct de conservation… ses mécanismes de défense… qui, chez certains, confinent au gâtisme, comme chez le naufragé Mélenchon radotant encore que « le communisme n’a pas de sang sur les mains », ou chez ces syndicats en déroute ne parvenant plus à mobiliser que quelques grappes de bobos en mal de folklore révolutionnaire et s’offrant, entre le brunch et le cinoche, leur petit vertige militant. C’est un plaisir des plus vifs que d’observer ces ringards se raconter qu’ils sont à la pointe du progrès, tandis qu’ils persistent à envisager le monde à l’aide de concepts morts depuis trente ans, et de grilles d’analyse tellement obsolètes que même les clones de Sciences Po ont fini par y renoncer. C’est une délectation de les voir multiplier les misérables manœuvres pour se faire croire qu’ils existent encore, et se vautrer de plus belle à chaque fois.
Le pitre Mélenchon est à cet égard un spécialiste, lui qui encore récemment vantait avec aplomb le succès de je ne sais quelle manifestation, tandis que derrière lui les quelques dizaines de bobos gogos ayant répondu à son appel s’agitaient dans un cadrage serré pour donner l’illusion d’être des milliers. Ainsi espéraient-il maquiller leur énième fiasco en réussite. Mais les bonnes vieilles méthodes staliniennes de falsification des faits et des images ne marchent plus — ou plutôt, elles requièrent un peu plus de finesse que jadis… L’escroquerie fut vite révélée… Mélenchon s’enfonça encore un peu plus dans le ridicule, son élément naturel…
Notre époque, si avare en clarifications, nous aura au moins offert ça : la fin de l’imposture communiste. Il était temps. Il était grand temps que des formations se réclamant sans vergogne d’une idéologie qui a fait tant de mal — et qui n’a fait que ça — reçoivent la fessée qu’ils méritent. Il était temps que les ouvriers se détournent d’un système qui fut en réalité, derrière les discours mensongers de ses zélateurs, le pire ennemi de la classe ouvrière partout où il fut appliqué. Les rentiers du syndicalisme institutionnel en déroute pourront toujours aboyer, rugir, vitupérer contre ceux qui se mobilisent sans eux et massivement, ils ne les feront pas revenir. Tout au contraire : leur fiel et leurs sarcasmes envers ceux qu’ils sont censés protéger ne font que confirmer que leur combat, ce n’est pas pour les ouvriers qu’ils le mènent, mais pour leur syndicat. Ou pour leur parti. Et pour les petits avantages matériels qui vont avec… Ces prétendus défenseurs des ouvriers vont même jusqu’à organiser des contre-manifestations pour concurrencer ceux qui se passent très bien d’eux. Qu’est-ce que ça signifie ? Comment peut-on prétendre être attentif au sort des ouvriers et non seulement ne plus les écouter, mais leur contester toute légitimité à se représenter eux-mêmes ?
Nous avons là l’illustration flagrante d’un phénomène fréquent chez les militants politiques (ou assimilés) : le passage de la défense d’idées à la défense d’un parti. Pour nombre de militants, en effet, les motivations glissent insensiblement, mais irréversiblement, du combat pour des valeurs au soutien inconditionnel à une formation politique, même si celle-ci bafoue continuellement les motivations initiales de l’adhésion. Très vite, le parti prime les idées. Les enjeux stratégiques et électoraux, certes incontournables, deviennent tout. L’idéalisme laisse place au corporatisme. Le combat se dissout dans le plaisir d’être entre-soi… L’entre-soi, ce poison pour la pensée, où chacun se conforte dans ses illusions et ses sottises… Nulle part ailleurs qu’en matière de politique ne s’illustre mieux cette action dissolvante du groupe sur la pensée critique. Mais la forme la plus spectaculaire et la plus cocasse de cette dérive se trouve encore chez les perroquets de la gôche divine, tous ces sclérosés du bulbe qui croient très malin de déclarer qu’ils votent « naturellement » à gauche, qu’ils « voteront toujours socialiste parce qu’ils ont toujours voté socialiste » (argument puissant), ou encore qu’ils sont de gauche « par tradition familiale ».
Il est assez savoureux d’entendre des gens qui passent leur temps à fustiger le conservatisme et à exalter le sacro-saint changement(notamment en matière familiale, comme on l’a vu cette année), invoquer la tradition familiale pour justifier leur vote. Car qu’y a-t-il, en réalité, de plus conservateur que de conditionner son vote à une quelconque tradition familiale ? Qu’y a-t-il de plus nostalgique ? De plus passéiste ? De plus arc-bouté sur des conceptions dépassées, pour reprendre des expressions qui les horripilent ? Qu’y a-t-il, même, de plus traditionaliste ? Il faudrait le leur demander, à eux qui ne cessent de cracher sur l’attachement aux traditions alors qu’ils le pratiquent de la manière la plus caricaturale et la plus absurde. Où est-il, leur magnifique goût du changement ? Où est-elle passée, leur frénésie de nouveauté ? Que font-ils de leur passion de remettre en cause les schémas de pensée traditionnels ? De déconstruire les stéréotypes ? De balayer les idées reçues ? De sortir des sentiers battus ? De bouger, d’innover, d’aller de l’avant ? Où est-elle, leur frénésie de déconstruire le modèle dominant ? Et où est-elle, pour tout dire, leur liberté de pensée ?
Ces grands esprits ne cessent de parler d’émancipation, de tolérance et d’ouverture d’esprit, mais ils sont les êtres les plus sectaires, les plus dogmatiques, les plus intolérants qui soient. Et les moins libres. Uniformisés jusqu’au délire, prisonniers du conformisme de leur milieu, de leur paresse intellectuelle et de leur fierté, ils ne pourront jamais admettre qu’ils ne comprennent plus rien à ce qu’ils croient être leurs opinions. Leur langage formaté ne décrit plus rien, leurs concepts scolaires sont absolument stériles, plus rien ne rentre dans leurs grilles d’analyse obsolètes, les étiquettes saugrenues qu’ils collent sur leurs adversaires se détachent instantanément, mais ils ne peuvent le reconnaître sous peine de se discréditer et, surtout, de voir tout leur monde s’écrouler. Alors ils s’adonnent à une surenchère délirante dans le n’importe quoi, à des bafouillages de plus en plus incohérents, à des insultes de plus en plus absurdes envers ceux qui mettent en évidence leur chaos mental. Ils s’affolent, ils se crispent, ils se raidissent, et tentent par tous les moyens — y compris juridiques — de mettre leur représentation du monde à l’abri de toute critique ; c’est qu’ils sentent bien que celle-ci est trop fragile et insoutenable pour résister au moindre examen lucide. D’où leur extrême agressivité envers ceux qui émettent des réserves, même infimes, sur leur vision des choses. D’où leur travail inlassable pour les faire taire, en leur coupant la parole, en les empêchant d’aller au bout de leurs explications, en les harcelant d’interventions parasites, de ricanements et autres sarcasmes pendant qu’ils s’expriment. D’où leur recours frénétique à la caricature, à la calomnie et à l’insulte pour disqualifier leurs contradicteurs (chez des gens, répétons-le, passant leur temps à donner des leçons de tolérance, de fraternité et à exalter la diversité).
L’énergie qu’ils pourraient utiliser à profit pour mettre à jour leur logiciel et se donner une chance d’enfin comprendre ce qui se passe, ils préfèrent l’investir dans la défense obtuse d’un système d’explication du monde complètement dépassé. La férocité, d’ailleurs, avec laquelle ils le défendent, allant jusqu’à nier des pans entiers de la réalité, démontre qu’il s’agit non plus à proprement parler d’opinions, mais de dogmes. Comment, sinon, nommer des « opinions » qui ne supportent pas la moindre remise en question et qui, face à la contradiction, privilégient systématiquement la condamnation sur l’argumentation ? Nous ne sommes plus, avec ces gens, dans le domaine du rationnel ou du débat d’idées ; nous sommes dans le domaine de la religiosité (à ne pas confondre avec le religieux, éminemment respectable a priori) et de l’esprit de secte. Il n’est pas possible d’en douter quand on entend une apparatchik moisie du Parti Socialiste de Droit Divin déclarer sur un plateau de télévision : « Je suis Socialiste, et je le resterai quoi qu’il arrive ». Quoi qu’il arrive. Et elle en est fière. Mais qu’est-ce que ça veut dire ? Qu’y a-t-il de plus borné, de plus buté, de plus obtus, bref, de moins intelligentque le soutien inconditionnel à un parti ? Où est la cohérence ? Où est la pensée ? Où est l’analyse des faits, de la doctrine, du bilan ? Où est l’examen de l’action concrète ? Viendrait-il à l’idée de cette écervelée de se demander si le socialisme pour lequel elle se bat (moyennant, on l’aura compris, quelque rétribution…) a encore quelque chose de commun avec celui pour lequel elle s’est engagée ? D’aller voir si le nom n’aurait pas, par hasard, survécu à la transformation du contenu ? On le voit bien : dans ces « engagements », intérêt personnel, esprit de troupeau et paresse intellectuelle se donnent la réplique inlassablement, et en viennent à abolir toute possibilité de renouvellement de la pensée.
Ce phénomène n’est bien sûr pas circonscrit à ce que les médiatiques et les politiques, jamais lassés d’agiter leurs concepts morts, continuent d’appeler « la gauche », comme si ce qu’ils désignent comme « la droite » ne suivait pas rigoureusement les mêmes orientations sur les sujets essentiels ; la ruine de la pensée, l’encroûtement de l’intellect et la cécité volontaire touchent tout autant cette droite fantoche devenue, de ce point de vue également, la sœur jumelle de la gauche.
Ainsi, de même que les dévots de la gauche s’enferment dans un déni de réalité confinant à la démence, les idolâtres de la droite postiche ne peuvent tenir leurs positions qu’en niant, minimisant ou s’empressant d’oublier la somme vertigineuse de renoncements et de trahisons de leurs champions. Ainsi persistent-ils à voir une « droite » dans un mouvement qui a mené une politique d’immigration plus massive que la prétendue gauche, introduit dans les lycées l’enseignement de la théorie du genre, démantelé l’enseignement de l’Histoire de France, asservi la France à des technocrates non-élus basés à Bruxelles (ainsi, en bons gaullistes, qu’aux intérêts crapuleux de l’OTAN), réduit vertigineusement les effectifs de la force publique, promu un laxisme judiciaire sans précédent (dont les mesures de la cauchemardesque Taubira ne sont que le prolongement), renoncé à toute exigence d’assimilation, laissé exploser le communautarisme, violé la démocratie via l’imposition en force de la Constitution européenne et laissé, par des abstentions complices, passer la loi autorisant le mariage homosexuel.
Cette affaire du mariage maboul est d’ailleurs celle où s’illustrent le mieux le corporatisme et l’engourdissement cérébral des petits soldats de la soi-disant droite. Elle porte à incandescence leurs capacités d’amnésie volontaire et de mauvaise foi. Avec eux, la duperie atteint des sommets, le déni du réel tient du prodige. Ainsi, ces gogos s’obstinent à voir dans cette formation un opposant crédible au mariage homosexuel alors que ses plus hauts cadres, et jusqu’à ses chefs, soit y sont favorables, soit entretiennent sur le sujet une ambiguïté pour le moins suspecte… Nicolas Sarkozy lui-même s’est longtemps interrogé sur la stratégie à adopter face à cette question ; son unique porte-parole de campagne, la bobo lugubre NKM, s’est courageusement abstenue lors du vote de ladite loi ; Luc Chatel, son ministre de l’Abêtissement national, a introduit dans les lycées l’enseignement de la théorie du genre, base idéologique des partisans du mariage homosexuel ; le chef de cette « droite » lui-même, l’humble et galant Jean-François Copé, a fini par avouer qu’il était pour le mariage homosexuel, après avoir squatté les caméras et les tribunes pendant des mois pour dire qu’il était contre. Quant au constipé Hervé Mariton, qui lui aussi s’est amusé comme un petit fou à jouer au résistant intransigeant pendant les manifestations d’opposition à ce mariage, il est gentiment rentré à la niche et se chargera de célébrer lui-même, en homme de convictions qu’il est, les unions permises par cette loi scélérate (que d’ailleurs aucun de ses amis résistants ne s’est engagé à abroger si d’aventure il en avait la possibilité). Voilà, entre autres trahisons, les exploits des usurpateurs, qui voulurent se faire passer pour de fervents opposants au mariage homosexuel quand leur seule motivation était de tirer un intérêt électoral de la douleur des gens.
Mais ces derniers ne sont décidément pas rancuniers : au lieu de s’offusquer de l’indécence de ces ignobles tentatives de récupération, la plupart font mine de n’avoir rien vu et continuent de révérer ceux qui les ont roulés dans la farine. Ainsi, non contents d’avoir été abusés, dupés, trahis, ils organisent eux-mêmes la perpétuation de leur propre cocuage. C’est là le savoureux supplément comique de notre époque : en d’autres temps, les populations bafouées de la sorte se seraient révoltées avec la plus grande énergie, et auraient fait payer très cher les auteurs d’une telle escroquerie. Aujourd’hui, nos bataillons de tartuffiés idolâtrent ceux qui leur pissent à la raie. Ils admirent ceux qui les méprisent. Après s’être enflammés pour des discours où pas une phrase n’était sincère, avoir pâmé devant des escrocs dégoulinants de cynisme, ces pigeons, loin de les sanctionner, redoublent de déférence envers eux.
Y aurait-il donc une volupté secrète à être cocu, pour qu’ils couvrent leurs cocufieurs avec une telle ardeur ? On dirait presque de la gratitude… « Oh oui, merci, cocufiez-nous encore un peu ! Allez encore ! Truffez-nous bien, merde ! Encore un peu farcissez-nous ! Cocufiez-nous à l’infini ! », voilà ce qu’il faut entendre dans leurs lamentables dénégations et leurs longs palabres pâteux. Ils sont là, sérieux comme des papes, avec leurs cornes qui crèvent le plafond, à nous expliquer doctement que non, pas du tout, ils ne sont pas cocus, c’est plus compliqué que ça, tu ne peux pas comprendre, en fait oui mais non mais c’est stratégique, vois-tu et autres baratins visqueux. Ils croient ainsi préserver leur fierté ; ils n’en sont que doublement ridicules. Certains, même, le sont triplement : ce sont ceux qui, à bout de circonlocutions, finissent par admettre leur duperie mais, pris alors d’une sorte de syndrome de Stockholm, se mettent à justifier le comportement de leurs cocufieurs, expliquent que ces derniers ont eu bien raison de les cocufier, qu’il y a là derrière une stratégie très subtile (qu’ils sont bien infoutus de nous expliquer), que d’ailleurs ils n’étaient pas du tout dupes, oh  non !, qu’ils savaient évidemment dès le début qu’on les cocufiait mais que ça ne les dérangeait pas, qu’ils étaient pour tout dire complices de leur propre cocuage, etc.
Tout cela est évidemment misérable ; je ne connais rien de plus affligeant que le spectacle de ces cocus embourbés dans leur défense de l’indéfendable, et s’enfonçant d’autant plus qu’ils s’agitent, façon sables mouvants… Leurs bafouillages entortillés, leurs sophismes navrants, leurs argumentaires spongieux se résument tous à une tentative désespérée de sauver la face, tentative non seulement vaine mais contre-productive.
Plus généralement, cette attitude reflète également que chez le bipède contemporain, la vanité a remplacé le sens de l’honneur : il ne lave plus l’affront, il le nie. Ou il l’euphémise. N’ayant plus le courage de défendre son honneur, il s’autosuggère qu’il ne s’est rien passé… Et il s’empresse de faire diversion, de détourner l’attention de lui-même, de braquer les projecteurs sur les turpitudes présumées des autres. Ainsi des larbins de la droite en panique qui, n’ayant plus de projet, plus d’horizon, plus rien d’autre à proposer que le lent suicide des nations orchestré actuellement par leurs sosies de « gauche », déploient une violence inouïe contre la seule personnalité politique bénéficiant encore d’une présomption de compétence et d’intégrité : Marine Le Pen. N’ayant jamais été en responsabilité, n’ayant donc pu trahir, et exhalant un parfum de sincérité pour le moins atypique dans le monde politique, cette femme inspire confiance et représente, pour un nombre sans cesse croissant de gens, un authentique espoir. Son plébiscite ne cesse de grandir, tandis que symétriquement croît la désaffection pour les partis autoproclamés « républicains ». Au point que les rentiers de la pseudo-alternance s’inquiètent : s’ils ne font rien, leur confortable situation pourrait bientôt être remise en question. Mais que faire ? Agir ? Désavouer les orientations désastreuses prises depuis plusieurs décennies ? S’exposer ainsi à la réprobation de leur milieu, et à la disgrâce médiatique ? Vous n’y pensez pas. Ils sont trop lisses, trop sages, trop avides de respectabilité et de flatteries pour oser donner à ce système, comme disait Dali, « le terrible coup de pied dans la jambe droite » qu’il mérite. De toute façon, même s’ils le voulaient, ils ne le pourraient pas : l’habitude de l’entre-soi les a rendus structurellement incapables d’imaginer un autre monde que l’enfer qu’ils ont créé. A force de végéter dans les mêmes foutaises depuis trente ans, leur cerveau s’est créé un référentiel bien anesthésiant, dont il ne sortira pas. Faute d’être force de proposition, il doivent donc être force de diffamation : dénigrer, salir, caricaturer leur opposante de la manière la plus mensongère et la plus abjecte. Il ne faut pas s’étonner de l’extraordinaire brutalité de leurs attaques, ni de leur bassesse : c’est là leur dernière chance pour circonscrire l’hémorragie d’électeurs…
Seuls les imbéciles, c’est-à-dire ceux qui sont incapables d’envisager le monde autrement qu’à travers le prisme dérisoire de l’analyse politique, verront dans ces propos un soutien en règle à Marine Le Pen. Seuls ceux qui ignorent qu’il existe un monde en dehors du militantisme et des débats préfabriqués des journalistes, piocheront laborieusement dans la batterie d’étiquettes qui leur tient lieu d’explication du monde, et me colleront rageusement celle qui traduit le mieux leur chaos mental. Seuls ceux qui ne peuvent « penser » autrement que dans les termes imposés par les attardés des médias, ni concevoir qu’une pensée s’élève au-dessus des enjeux politiques et idéologiques pour dire la vérité, bêleront comme des moutons bien dressés qu’ils sont : « Il défend Le Pen !! » (ce qui, dans leur cerveau atrophié par le formatage médiatique, signifie : « Il défend Hitler ! »). Les autres, ceux chez qui les réflexes conditionnés n’ont pas encore remplacé toute réflexion, et sont donc capables de lire un texte dans ses nuances, comprendront que Marine Le Pen m’intéresse ici non pas comme personnage politique, mais comme phénomène. Comme révélateur de la haine, de l’intolérance et du sectarisme de gens qui, précisément, ne cessent de lui imputer ce sectarisme, cette intolérance, cette haine.
Marine Le Pen est en effet la personne par qui les masques tombent. Elle confond les charlatans de la tolérance, les escrocs de la fraternité, les bedeaux de l’indignation-réflexe, les défaits de la pensée. Elle force les faux humanistes à sortir de leurs gonds et à avouer leur haine de la démocratie, leur exécration du peuple, leur refus de toute discussion, leur incapacité de respecter leurs contradicteurs et, plus que ça, d’accepter le principe même de contradiction. Avec elle, les philanthropes de salon révèlent leur vraie nature : leurs discours sirupeux deviennent torrents de fiel, leurs leçons de tolérance tournent à l’appel au meurtre (« il faut briser les os de Marine Le Pen, cette truie »), la modération qu’ils affichent dans le confort de l’entre-soi (le beau mérite) laisse place à une fureur débridée. Ces loups déguisés en agneaux ne cessent d’exhorter au respect, mais ils usent des procédés les plus irrespectueux, les plus vils, les plus répugnants envers leur adversaire. Insultes, calomnies, déformations des propos, caricatures diffamatoires et en dernier recours, fantasmes paranoïaques, procès d’intention, imputations à Marine Le Pen d’arrière-pensées totalitaires et de projets dictatoriaux… Tout cela par des gens qui, d’ordinaire, n’ont pas de mots assez durs pour condamner les délires conspirationnistes et autres théories du complot
A ceux qui émettent quelques doutes sur le fait que Marine Le Pen soit la réincarnation d’Hitler, ils reprochent d’être dupes d’une insidieuse « stratégie de dédiabolisation » — sans s’aviser que si dédiabolisationil y a, c’est que diabolisation il y eut, et qu’ils en sont manifestement eux-mêmes les dupes… Ce terme de « dédiabolisation » est d’ailleurs une terrible imprudence de la part des journalistes et des politiques qui, les premiers, utilisèrent ce terme ; mais ils ne semblent toujours pas s’en être aperçus… Quel formidable aveu, pourtant ! Quel aveu magnifique qu’il y eut bien une diabolisation, c’est-à-dire une stigmatisation féroce et délibérée à base de caricatures, d’enfumages et de mensonges pour faire échec à un parti qui, quoi qu’on en pense, gênait parfois un peu trop la nomenklatura… L’étymologie est formelle : sans diabolisation, pas de dé-diabolisation. Remercions donc ces journalistes et ces politiques pour leur effort de clarification — ce n’est pas vraiment dans leurs habitudes — tout en restant rêveur devant cet étonnant lapsus, cette étonnante ingénuité de la part de gens qu’on a connus plus prudents dans le choix des mots… Mais il faut dire que la panique et la colère ne sont pas vraiment propices au contrôle de son discours…
Ce qu’ils disent est littéralement n’importe quoi, mais ils n’ont pas le choix : pour ne pas perdre la face (du moins le croient-ils) et s’épargner une douloureuse remise en question, il leur faut préserver à toute force « la caricature dont notre haine a besoin pour sa justification » dont parlait Mauriac, et dont Marine Le Pen est de nos jours l’incarnation la plus emblématique. Tri des paroles pour ne retenir que ce qui corrobore leurs préjugés, extrapolations fallacieuses des propos qui les arrangent, stratégie de la sourde oreille pour ne pas entendre ce qui pourrait démentir leurs calomnies, refus obstiné de prendre en considération ce qui va à l’encontre de leur vision pré-établie : tous les moyens sont bons pour entretenir l’image fantasmatique d’un monstre (rappelons que ces gens sont aussi les premiers à appeler à ne pas stigmatiser et à condamner les amalgames et la haine). Pour certains, ces enjeux de fierté et de paresse intellectuelle se doublent d’un enjeu de survie : nombre de petits marquis de la politique ne doivent en effet leur « succès » et leur carrière qu’à l’agitation permanente de l’épouvantail du fascisme, du racisme et du néo-nazisme. Faute d’emporter une adhésion positive, ils doivent faire croire qu’un péril fasciste menacerait la démocratie (qu’eux-mêmes bafouent en toutes circonstances) et qu’ils seraient le seul rempart contre celui-ci, justifiant ainsi qu’on les reconduise ad vitam à leurs postes malgré leur incompétence, voire leur toxicité notoires. Ne pouvant être aimés pource qu’ils font (sauf par quelques cocus tendance masochiste, mais c’est leur affaire), ils se débrouillent pour être aimés contre un danger fasciste largement fantasmé — ce que le coton-tige Jospin, une fois retiré des affaires, avoua sans la moindre ambiguïté. Que la caricature se fissure, que  le visage s’affine, que la diabolisationne fonctionne plus, et c’est tout leur fonds de commerce qu’il s’écroule : pas besoin d’aller plus loin pour comprendre leur fébrilité, leur raideur, leur violence…
Leur extraordinaire crispation est encore plus palpable au sujet de la Sainte Monnaie, je veux parler de Saint Euro, dont la moindre critique déclenche chez eux des réactions d’hystérie quasi-démentes. Impossible avec ces gens d’avoir un débat serein et argumenté sur ce qui apparaît de plus en plus comme un objet sacré (chaque époque a les dieux qu’elle mérite), une glorieuse divinité devant laquelle le seul comportement acceptable serait la prosternation bien basse et sans discussion ; toute autre attitude, notamment celle consistant à dresser un bilan critique de leur idole, étant considérée comme un authentique blasphème. Il faut voir l’animosité avec laquelle ils accueillent la moindre mise en doute des bienfaits de l’euro, et leurs tentatives inlassables de faire passer pour fous ceux qui envisagent une alternative à celui-ci.
On atteint sur ce sujet des sommets de dogmatisme agressif ; pourtant, une erreur serait de croire que tous les dévots de l’euro sont sincères. Bien sûr, nombre d’entre eux font partie de la grande famille des couillons, des perroquets bien dressés qui gobent docilement les stéréotypes de leur époque, nourrissent leur cerveau exclusivement de diarrhée médiatique et défendent par réflexe des choses qu’ils n’ont jamais pris la peine de comprendre ni même de regarder.
Mais il en est dont la défense inconditionnelle de l’euro obéit à des motifs plus subtils. C’est notamment le cas des « élites » politico-médiatiques, qui n’interdisent tout débat sur cette monnaie que parce qu’elles ont investi leur crédibilité dans son éloge, et que la gravité et l’ancienneté de leur erreur les empêchent maintenant de se dédire. Cette monnaie mortifère, qui en un temps record a dévasté les économies européennes, mis au chômage des millions de personnes (et ce n’est qu’un début) et congédié la démocratie, elles la présentaient comme un outil magique qui créerait une Europe avec « moins de chômeurs, plus de prospérité », « une croissance économique plus forte, un emploi amélioré », et « moins de bureaucratie, plus de démocratie »… On comprend qu’elles soient mal à l’aise, et fassent tout pour cadenasser le débat et l’information à ce sujet. Avec succès.
Comment se fait-il, par exemple, qu’avec nos bataillons de journalistes intègres et impartiaux, si peu de gens en France soient au courant que 8 Prix Nobel d’économie sont opposés à l’euro ? Pourquoi, dans la masse colossale d’informations que nous recevons chaque jour sur les sujets les plus variés et les plus futiles, pas une seule ne fait état de cette vérité ? Est-ce un hasard si les « experts » qu’interviewent les journalistes sont quasiment tous favorables à l’euro ? Si les plateaux de télévision sont squattés par les eurolâtres ? Pourquoi ce silence de mort autour des innombrables professeurs d’économie, chercheurs et universitaires qui préconisent de mettre fin à la monnaie unique ? Pourquoi la fin de cette monnaie est-elle toujours assimilée à la fin du monde par les spécialistes autorisés ? Lesquels se gardent bien, en revanche, de dire ce qu’il adviendra si nous poursuivons dans la voie où nous sommes engagés, et à laquelle ils semblent trouver tant de charmes…
Pourquoi ces experts sérieux et rigoureux ne font-ils jamais de scénarios comparés ? Pour quelle raison le seul scénario dont ils parlent est-il le scénario-catastrophe de la sortie de l’euro ? Pourquoi pas un seul de ces brillants spécialistes n’a-t-il l’idée de mettre en regard le prétendu cataclysme subséquent à la sortie de la monnaie unique avec ce qui se passera si, le conservatisme l’emportant, nous prolongeons l’existence de cette dernière ? Pourquoi sont-ils si prolixes pour décrire les conséquences apocalyptiques de la première option, mais deviennent-ils muets quand il s’agit de dépeindre l’état de l’Europe après encore cinq ou dix ans de leur merveilleuse monnaie ? Pourquoi, surtout, ce mutisme sur le scénario réel, concret, tangible qui se déroule là, maintenant, sous nos yeux, et qui est la conséquence dramatique des options qu’ils ont soutenues et dont ils demandent maintenant le renforcement ?
Ces experts d’appareil, qui ont toujours cautionné les pires décisions et ne doivent de conserver leur crédibilité qu’aux stupéfiantes capacités d’oubli des gens (ainsi qu’à l’effet intimidant de leurs titres ronflants), évoquent avec effroi « l’explosion de la dette » et le « creusement des déficits » en cas de retour à des monnaies adaptées au profil de chaque pays ; et personne ne leur fait remarquer, chiffres à l’appui, que ce n’est pas au futur, mais au passé au présent, et précisément depuis l’adoption de la monnaie unique, que l’on assiste à une « explosion de la dette » et à un « creusement des déficits »… Bref, le scénario-catastrophe, c’est maintenant, et c’est eux.
Ils roulent de gros yeux terrifiés en évoquant l’inflation qui résulterait de l’adoption par la France d’une monnaie sur-mesure ; et ils n’ont pas tort. Mais ils sont éminemment malhonnêtes, car ils ne montrent ainsi qu’une infime partie du tableau. Ils ne parlent pas des vertus d’une politique monétaire appropriée, parmi lesquelles le recouvrement de nos capacités exportatrices, et la baisse concomitante du chômage, donc des charges sociales, donc du coût du travail et de la dette…C’est dans toute l’extension de ses effets qu’il faut juger une décision ; car ce qui compte, c’est la résultante de ces effets. Comment les biens et les maux s’articulent, s’équilibrent, lesquels sont provisoires, lesquels durables, et qu’engendrent-ils à terme : voilà ce qu’il faut se demander. S’obnubiler sur un effet négatif, qui plus est transitoire, est fallacieux. Mais c’est hélas ainsi que les experts assermentés présentent les choses, en les martelant tant et si bien que quasiment tout le monde finit par les accepter…
On en arrive ainsi, aujourd’hui, à un phénomène aussi massif que déplorable : la multiplication des gens intelligents qui ne réfléchissent plus. Des êtres aux cerveaux performants mais qui, quand il s’agit de penser le monde, sont incapables de s’affranchir des stéréotypes et des faux enjeux des médias, et se condamnent ainsi à être perpétuellement à côté de la plaque. Des êtres qui, en se bornant à employer le fade idiome médiatique pour s’expliquer les choses, s’interdisent d’accéder à une compréhension lucide de l’époque. Des êtres qui préfèrent avoir tort ensemble que raison seuls, et qui par dessus tout répugnent à voir leurs certitudes remises en cause. Des êtres qui cumulent les trois principales causes de la bêtise et de l’ignorance : conformisme, paresse, fierté. On adopte par suivisme, on conserve par paresse, on s’arc-boute par fierté…Et pendant ce temps, le réel passe… Mais le réel est jaloux ; il n’aime pas qu’on l’oublie trop longtemps, et finit souvent par se venger assez cruellement de ceux qui le dédaignent. Les temps qui viennent devraient en fournir quelques illustrations.

Le mouton

Un chapeau reflétant mon esprit atypique,
Une barbe touffue, car je suis un artiste,
Et une lavallière car si, vraiment, j’insiste :
J’ai une âme d’artiste, bohème et excentrique.

Ah, j’allais oublier mes lunettes carrées,
Signe, vous le savez, d’originalité,
Et puis mon pantalon vert-pomme acidulé
Soulignant ma très forte personnalité :

Je suis, n’en doutez plus, un être décalé,
Un esprit sans pareil, fantasque et singulier,
Un caractère unique, et bouillonnant d’idées
(Si je n’étais modeste, je dirais un surdoué).

Ma grandiose existence, ma noble destinée
Se déroulent ici, dans un écoquartier
Muni de bâtiments tous écobrevetés
Avec tri des déchets éco-optimisé.

Je m’y tiens informé des derniers éco-gestes
Qui, en diminuant mon empreinte carbone,
Démontrent que j’agis pour sauver la planète.
Et puis tous les trois mois je change de smartphone.

En écocitoyen éthique et responsable,
J’achète uniquement des produits équitables
Flanqués du beau label « Développement durable » ;
Je suis, vous le voyez, une âme charitable,

Dont l’éventail des dons, des grâces et des bontés
Dépasse largement ma belle éco-conscience :
Par mon esprit critique et par ma clairvoyance,
Je suis l’incarnation d’une lucidité

Qui me confère un rôle d’éveilleur des consciences :
Ayant fait HEC je sais ce que je dis ;
Etant très diplômé j’ai très bien tout compris ;
Chacun gagnerait donc à écouter ma science,

A m’approuver avec respect et déférence,
A s’extasier de mon immense intelligence,
A dire Amen à mes appels à la prudence.
Car oui, mes frères, l’heure est à la vigilance :

Les Saintes Écritures, enfin Libération
M’apprennent avec effroi que le péril fasciste
Sous les dehors trompeurs d’un parti populiste,
Fondé en 72, de collaboration,

Menace notre pacte et notre cohésion.
Misant sur l’ignorance de nos plus sombres heures,
Flattant les bas instincts et surfant sur les peurs,
Il multiplie mensonges et simplifications ;

Mais grâce aux cours d’Histoire de mon Libération
J’ai appris à déjouer leurs manipulations :
Je sais qu’eux au pouvoir, toute l’immigration
Serait déportée en camps de concentration.

Oui, j’ai compris derrière leurs désinformations,
Leurs falsifications, leurs intoxications,
Que tous leurs amalgames et stigmatisations
Annonçaient un projet d’extermination.

Quoi ? Ne flairez-vous pas ce parfum d’années trente
Préludant au retour d’Hitler, Vichy, Papon ?
République en danger, relents nauséabonds !
N’éprouvez-vous donc pas une froide épouvante

Devant ces électeurs, ces beaufs intolérants,
Ces salauds sans cerveau, sans âme, sans culture,
L’esprit plein de fantasmes et de caricatures ?
Ne voyez-vous donc pas comme ils sont méprisants ?

Ne sentez-vous donc pas la haine qui les ronge,
Leur hargne, leur fureur, fruits de leur ignorance ?
Ecoutez leurs discours saturés de violence,
Leurs insultes infamantes, leurs calomnies immondes !

Mais oublions ces porcs, ces franchouillards moisis,
Et rendons-nous plutôt au Mac Val de Vitry,
Espace d’émergence pour œuvres originales
Dans un contexte fort de mixité sociale :

Admirons en silence ce caca de Basquiat,
Prosternons-nous devant ces sacs plastiques en tas,
Glorifions cet amas de béton et gravats,
Et gavons-nous à mort de merda d’artista !

Puis une fois sortis de ce lieu enivrant,
Le cerveau bouillonnant de joie et de gaieté,
Et l’esprit élevé par toutes ces beautés,
Faisons un tour en ville et rencontrons les gens ;

Oui, comme les Inrocks allons dans les cités
Constater qu’il n’y a pas d’insécurité,
Que la concorde y règne, et que loin des clichés,
Le vivre-ensemble, ici, devient réalité.

Ouh là ! Euh… pas longtemps, car la nuit va tomber…
Ça suffit ! Rentrons vite à Saint-Germain-des-Prés !
Ah, ça va mieux ! Enfin… euh… je suis soulagé…
Euh, quoi, que dis-je ?… Ah oui : « Vive la diversité ! »

Voilà, c’est ça, et puis : « Il n’y a dans les cités
Ni communautarisme, ni insécurité » ;
Le « chaos des banlieues » est un mythe inventé
Par quelques vieux réacs, tout recroquevillés :

Nos gouvernants plutôt que de stigmatiser
Les violeurs, les tueurs, la petite délinquance,
Feraient mieux de s’en prendre à une vraie violence :
Celle des parents fous qui mettent des fessées.

A-t-on réalisé l’intense traumatisme
Que ressent un enfant qui prend une fessée ?
Il faut donc en urgence et en priorité
Combattre sans merci ces actes de sadisme ;

Nous y consacrerons tout l’effort de justice ;
Les violées attendront, les torturées aussi ;
Les assassins prendront seulement du sursis
Pour céder leur place aux auteurs de ces sévices

Qui y retrouveront les délinquants routiers,
Eux aussi grands fléaux de notre humanité
Qui se mettent en tête, non mais a-t-on idée ?
D’aller plus vite que la norme autorisée.

Voilà les criminels les plus préoccupants ;
Il faut s’y attaquer sans faiblir et aussi,
Au mépris du danger, combattre les nazis.
Comment ça ce n’est pas le danger du moment ?

Ah, que j’ai en horreur le négationnisme !
J’entends le fait de nier les crimes du fascisme
Ou de banaliser les horreurs du nazisme.
Pardon, que dites-vous ? J’oublie le communisme ?

Comment ça le goulag ? C’est un point de détail !
Femmes, enfants torturés ? Juste un point de détail !
Et les gaz asphyxiants ? Oh là, que de détails !
Cent-vingt millions de morts ? Merde à la fin : détails !

Que dites-vous ? Peine de mort pour les mineurs ?
Et puis aussi, semaine de quatre-vingts heures ?
Payée nada, et en fusillant les râleurs ?
Que fait la CGT ? Fermez-la, emmerdeur !

Quoi, encore ? Viols de masse ? Arrêtez les détails !
Famine, cannibalisme ? Oh, trêve de détails !
Déportations de masse en wagons à bétail ?
C’est un point de détail ! Juste un point de détail !

Tenez-vous le pour dit, et répétez-le bien :
La communisme n’a pas de sang sur les mains !
Et comme disait Sartre, un grand homme de bien :
Tout anticommuniste est un ignoble chien !

Viva Che Guevara, Lénine, Mao, Pol Pot !
Cessez de calomnier ces hommes bienfaisants,
De salir la mémoire de ces gens innocents,
Et dénoncez plutôt les vrais, les grands despotes :

Dans notre société la femme est opprimée
Victime d’un complot facho-patriarcal
Visant à promouvoir la domination mâle
Et à perpétuer les inégalités :

Ces fumiers de Français, en plus d’être racistes
Et de flirter avec des partis populistes,
Ont l’esprit saturé de préjugés machistes,
D’idées moyenâgeuses et de clichés sexistes.

J’en veux pour preuve, entre autres, un constat alarmant :
Quatre-vingt-dix pour cent des gens interrogés
Sont si endoctrinés qu’ils persistent à penser
Qu’il faut être une femme pour être une maman.

D’autres, encore plus givrés, estiment qu’un enfant
Se porte d’autant mieux qu’il a ses deux parents ;
Pas un, pas trois, pas huit, non, juste deux parents,
Equipés, de surcroît, de sexes différents.

Il faut de toute urgence tuer ces préjugés !
Innover, balayer ces idées arriérées !
Abolir le vieux mythe des corps différenciés
Et la fable de la complémentarité !

Briser le monopole de la reproduction
Que les hétéros croient leur être réservée
Pour faire reculer les inégalités
Et en finir avec les discriminations !

Adoptons sur l’humain un regard non genré !
Cessons de le voir comme un être sexué
(Tout en nous assurant avec férocité
Que les quotas de femmes sont partout respectés).

Et marions les homos, même contre leur gré
Pour que les hétéros, ces salauds d’enfoirés
Cessent enfin, ces ringards, de se constituer
Un monopole sur le droit de divorcer.

Et de toute façon c’est le sens de l’Histoire ;
Saint Progrès le commande, comme Sainte Télé,
Et c’est la volonté de Sainte Égalité :
Je ne peux qu’être pour, applaudir et y croire.

Pour, je suis toujours pour, pour l’approbation,
Pour dire oui à tout, et sans hésitation,
Au nouveau, au progrès et à l’innovation
A ce qui bouge bien, aux bonnes vibrations ;

Je suis pour avancer et aller de l’avant,
Bouger, évoluer et vivre avec son temps,
Positiver, sourire, et puis aimer les gens
(Sauf, bien sûr, ceux qui pensent un peu différemment).

J’adore mon époque, oui, j’aime à la folie
La convivialité, les projets citoyens,
Les débats sur le web, riches en contacts humains,
Et je jouis quand j’entends le mot « démocratie » ;

Je pâme quand j’entends le mot « égalité »,
Je frétille à l’idée de solidarité,
Je prends mon pied dans le soutien aux sans-papiers,
Mais l’orgasme c’est quand on me dit « parité ».

Venez, rejoignez-moi dans mon monde enchanté
Où tout est tolérance, amour, diversité,
Et conduisons ensemble avec ténacité
La lutte du progrès contre les préjugés.

Ensemble nous serons l’humanité nouvelle,
Pétrie de féminisme, ivre de parité
Sportive et solidaire, cent-pour-cent connectée,
Tweeteuse citoyenne, engagée et rebelle.

Nous formerons ensemble un puissant collectif
De tweeteurs philosophes, tweeteurs écoptimistes,
Tweeteuses vigilantes, tweeteuses antiracistes,
D’esprits indépendants, puissants et créatifs ;

Nous nous glorifierons de nos idées nouvelles,
Nous nous pavanerons dans nos belles nuées,
Et veillerons surtout à ne jamais croiser
Le fasciste, l’odieux, le scandaleux réel.

Coup d'Etat



« Il y a deux façons de conquérir et d’asservir une nation. L’une est l’épée, l’autre la dette. »

John Adams
« Permettez-moi d’émettre et de contrôler les ressources monétaires d’un pays, et je me moque de celui qui écrit ses lois. »
Mayer Amschel Rothschild
« L’engagement des Etats est plus facile en période de crise, il y a plus de bonne volonté quand les pays sont endettés. »
Vincent Peillon, agrégé de philosophie, ministre

Il existe en Europe un secret bien gardé. Un secret dont la conservation conditionne la docilité des peuples, et le maintien au pouvoir d’une nomenklatura chaque jour plus nuisible. Un secret qui, s’il n’est pas pris en compte, rend vaine toute tentative d’analyse de la situation des pays d’Europe et, a fortiori, toute action pour la changer. Un secret que ceux qui en jouissent feront tout pour nier ou minimiser ; un secret qui, certes, est parfois évoqué mais alors à demi-mots, avec d’infinies pudeurs, dans un enrobage de précautions oratoires, de contorsions sémantiques bien entortillées destinées à noyer le poisson et à euphémiser la réalité crue.
Ce secret, c’est celui de la soumission des démocraties européennes à la technocratie bruxelloise.
C’est celui du transfert de la quasi-totalité des souverainetés nationales à une oligarchie aussi arrogante qu’incompétente. C’est celui de la réorganisation à marche forcée de tout un continent au mépris absolu de l’avis des peuples, et au profit exclusif d’une poignée d’apparatchiks.
En France, par exemple, 80% des lois ratifiées sont des transpositions de directives européennes. Des directives édictées par des commissaires non-élus mais tout-puissants, omniprésents mais anonymes. Qui connaît les commissaires européens ? Qui peut en nommer plus d’un ? Qui sait ce qu’ils pensent, d’où ils viennent, de quel parti ils sont ? Quelles idées défendent-ils ? Quels intérêts servent-ils ? Comment sont-ils arrivés là ? Pourquoi sont-ils là ? Pourquoi payons-nous leurs hôtels, leurs voitures, leurs call-girls ? En vertu de quoi, au juste, s’arrogent-ils le droit de faire la leçon aux pays européens ? Qui sont-ils pour exiger respect et obéissance, pour distribuer les bons points, pour gronder la Grèce, pour faire les gros yeux au Portugal, à l’Italie ou à la France ? D’où tirent-ils leur légitimité ? D’un plébiscite populaire ? D’un processus démocratique ? Il est clair que non. De leur compétence, alors ? Hélas pas davantage : jamais des dirigeants, excepté les communistes, n’eurent des résultats aussi calamiteux que les euromaniaques actuellement aux commandes. Et c’est là, finalement, le vrai scandale, bien plus que le déni de démocratie permanent que ces crétins opèrent. Car après tout s’ils étaient compétents, s’ils ne merdifiaient pas tout ce qu’ils effleurent, si leurs grosses mains imbéciles ne détruisaient pas instantanément tout ce qu’elles touchent, il n’y aurait rien à redire. Contrairement aux politiques, qui sont bien forcés de flatter le peuple — faute de respecter ses volontés — rien en effet ne m’oblige à faire mine de souscrire à la pensée magique selon laquelle l’opinion majoritaire serait nécessairement la bonne. Rien ne m’oblige à ajouter foi aux stéréotypes de notre époque et à bêler que la démocratie est la panacée — il suffit pour se convaincre du contraire de voir les incapables et les nuisibles que le peuple français porte au pouvoir depuis 40 ans.
Vox populi, vox dei ? « Rien de plus stupide que de chercher la vérité dans le nombre » avait déjà tranché Baudelaire. Et Richelieu, qui savait un peu de quoi il parlait : « Le peuple blâme quelquefois ce qui lui est le plus utile et même nécessaire ». La différence, la toute petite différence entre les commissaire européens et Richelieu (et j’ai infiniment honte de faire figurer le nom de Richelieu juste après l’évocation de ces piteux), c’est leur bilan. Richelieu fit de la France la première puissance du monde. Les commissaires européens font de l’Europe un néo tiers-monde. Eux et leurs valets nationaux — « chefs » d’Etat, ministres, députés — lui infligent un déclassement vertigineux, au nom de la perpétuation absurde d’un système moribond et ne servant que leurs intérêts.
Richelieu ne racontait pas de fables au peuple, il ne l’enfumait pas avec un simulacre de démocratie, il ne lui refilait pas le hochet du droit de vote pour le maintenir bien docile, mais il bossait pour lui. La nomenklatura européiste (terme qui inclut évidemment ceux qui, au niveau national, se soumettent à l’Union européenne, exécutent ses ordres et relaient sa propagande) travaille uniquement pour elle, pour ses places, son train de vie, ses privilèges. Elle monnaye au prix fort son rôle de courroie de transmission des revendications des 30 000 lobbyistes qu’on dénombre à Bruxelles. Elle est prête à toutes les compromissions, à toutes les soumissions pour durer ; son action relève bien plus de la prostitution que du service de l’intérêt général.
Et elle a le culot de se draper dans les grands idéaux, d’invoquer sans cesse le bien de l’humanité, d’envelopper son cynisme dans des envolées grandiloquentes où il n’est question, comme dans tout discours d’ordure qui se respecte, que de « paix », de « fraternité », de « prospérité », de « droits de l’homme » et de « bonheur ».
Mais qu’a-t-elle fait, concrètement, cette Union européenne, pour s’autoproclamer la continuatrice du beau projet européen ? Le vrai, celui de coopération féconde entre des nations libres ? Quel glorieux bilan a-t-elle à nous présenter, pour décréter avec ce contentement de soi si caractéristique qu’elle pourvoit au bonheur des peuples ? Qu’en pensent les Grecs, avec leurs 62% de jeunes au chômage — presque tous drogués — leurs magasins aux trois quarts vides, leurs pénuries de médicaments, leur prostitution galopante, leur taux de suicide stratosphérique ? Qu’en pensent les Portugais ? Et les Espagnols ? Qu’en pensent les centaines de milliers d’ouvriers français qui ont perdu leur métier, et donc une part de leur dignité, à cause des mesures ultra-libérales imposées par les despotes de Bruxelles, et appliquées servilement par ces pantins que sont devenus les « dirigeants » nationaux ? Qu’en pensent ces centaines de millions d’Européens qui voient le chômage déferler, leur niveau de vie s’effondrer, leur identité se dissoudre, leur avenir s’assombrir ?
Aurons-nous, comme les grands philanthropes européistes, assez de mépris envers ces générations sacrifiées pour estimer que ces horreurs constituent un malheur transitoire, mais nécessaire, en vue de jours meilleurs ? De la même manière que les communistes, eux aussi grands amoureux de l’humanité, justifiaient leurs carnages, leurs tortures, leurs famines, leurs 100 millions de morts, par le « sens de l’Histoire » et « l’avenir radieux » ? Qui peut croire qu’un système qui engendre de telles abominations puisse un jour porter de beaux fruits ? Que ce chemin cauchemardesque nous mène droit au bonheur ? Pour justifier les pires exactions, l’avenir a bon dos, en tout cas…
J’évoquais à l’instant le communisme ; en vérité, la rhétorique des dévots de l’Union européenne présente d’autres curieuses analogies avec celle des dirigeants communistes. On va le voir, ce n’est pas un hasard.
Ainsi, de la même manière que les communistes, ces charlatans notoires, se réclamaient d’une paysannerie et d’un prolétariat qu’ils ne cessèrent en vérité de violenter et de massacrer, les eurocrates n’ont que la « Paix » et la « Prospérité » à la bouche, quand toutes leurs actions conduisent inexorablement les Etats européens à la faillite, et attisent entre eux un ressentiment qui n’est pas près de s’éteindre… Dans les deux cas, communisme comme européisme, l’imposture est criante, et ceux qui l’acceptent ou la propagent s’en font les complices actifs…
Les similitudes ne s’arrêtent pas là. Communistes et européistes ont plus en commun que cette manie de s’exprimer par antiphrases (ce qui, d’ailleurs, fournit un moyen très commode de connaître leur action effective : il suffit de prendre systématiquement la négative de leurs affirmations). On retrouve également chez ces fanatiques un même déni de réalité, une même gourmandise pour les abstractions idéologiques, une même volupté à se masturber le cervelet avec des constructions théoriques aussi absurdes que délétères. Un même enlisement dans les idées pures, les concepts abscons, les raisonnements découplés du réel. Un même sectarisme, également, un même dogmatisme, une même rage de conformer le monde concret à leurs fantasmes, quoi qu’il en coûte. Une même dévotion hystérique à l’idéologie, qui en vient à effacer toute considération pour la souffrance humaine qu’elle engendre ; une même insensibilisation, une même atrophie de la compassion à mesure que l’endoctrinement progresse…
Les analogies se retrouvent jusque dans la forme des discours, ces bouillies de millénarisme puéril, de lyrisme saugrenu, de niaiserie pré pubère, d’élans incantatoires aussi creux que boursouflés (« L’euro, c’est pour l’éternité » déclarait ainsi récemment je ne sais plus quel eurolâtre ébouriffé, ne semblant pas réaliser que l’association dans une même phrase de la notion d’éternitéet de ce concept trivial entre tous qu’est l’outil monétaire le propulsait pour l’éternité vers les sommets du ridicule).
Enfin, et surtout, on retrouve chez les communistes et les européistes ce même entêtement criminel à appliquer des théories qui ont mille fois, et systématiquement, prouvé leur nocivité. Des théories qui, quelle que soit la façon dont on s’y soit pris, quelles que soient les personnes qui aient tenté de les mettre en œuvre, n’ont produit que ravages et désolation. C’est cet entêtement qui fit dire à Einstein : « La folie consiste à faire encore et toujours la même chose en s’attendant à des résultats différents ». Les commissaires européens et leurs larbins nationaux seraient-ils donc fous ? Les laquais du communisme l’étaient-ils — ou plutôt le sont-ils, puisque le doux Kim Jong-un en Corée du Nord, et bon nombre d’ignorants volontaires dans nos pays continuent de trouver des charmes à cette doctrine cataclysmique ? C’est sans doute là un diagnostic un peu extrême. Il ne me paraît pas abusif, en revanche, d’affirmer que les analogies entre européistes et communistes sont le reflet d’une même mentalité : la mentalité de l’utopiste. Ou de l’idéologue, si vous préférez. Oui, communistes et européistes font partie de ces êtres embourbés dans leurs concepts, leurs idéaux nébuleux, ces êtres souverainement indifférents au réel qui passent leur temps à faire violence à l’humanité tout en se gargarisant d’être de grands humanistes. Des universalistes rêvant d’une humanité unifiée, fusionnée, non-contradictoire et qui, au nom de ce fantasme indifférenciateur, soutiennent les impérialismes les plus violents (tout universalisme est un impérialisme). Des êtres qui, à rebours de l’attitude catholique, exigent un paradis terrestre, ici et maintenant, et n’obtiennent ironiquement que l’enfer. Des êtres qui, au lieu de prendre acte de la dysharmonie de la vie terrestre et de s’efforcer de la tempérer, se mettent en tête de la supprimer, et engendrent une dysharmonie bien plus grande…
Bien sûr, les partisans de l’Empire européiste ne sont pas tous des utopistes naïfs et autres idiots utiles. Il y a aussi, comme toujours, les ignorants, les indécis, tous ceux que ça n’intéresse pas (ça finira par les intéresser, croyez-moi ; mais il sera trop tard…). Et puis il y a aussi, il y a surtout le contingent traditionnel de lâches, de poltrons, de suiveurs éperdus qui sentent bien que quelque chose de louche se passe mais ne veulent surtout pas en savoir plus, refusent d’y réfléchir de peur de devoir prendre position et de se retrouver, ô malheur, ô blasphème, à penser autrement que ce qu’enseignent les évangiles médiatiques. Alors ils éludent, ils esquivent, ils passent à autre chose… Et puis ils vous engueulent quand vous tentez de les rappeler à leur conscience. Forcément…
Historiquement, c’est toujours cette frange tiède de la population qui a permis aux pires tyrans de prendre le pouvoir et de commettre leurs méfaits en toute impunité. C’est ce troupeau d’esprits flottants qui, par conformisme, se soumet aux stéréotypes de son époque et consolide, en les acceptant massivement, les plus répugnantes propagandes. Ce sont ces dégonflés qui, en s’inclinant devant les intimidations de la classe médiatico-politique et ses ridicules collages d’étiquettes (fasciste, extrémiste, populiste, ringard, nauséabond, je-ne-sais-quoi-phobe), permet que les mensonges les plus éhontés passent pour des vérités indiscutables. Et le pire, c’est qu’ils s’en glorifient. Leur lâcheté, ils l’appellent tolérance. Abdiquer tout esprit critique, ils appellent ça ne pas se prendre la tête. Etre dupe de toutes les impostures, ils appellent ça faire preuve d’ouverture d’esprit. Leur esprit capitulard les inscrit dans le sens de l’Histoire, croient-ils. Ces moutons apeurés sont persuadés d’aller dans le sens du progrès, quand ils ne font qu’aller dans le sens que leur intiment de suivre leurs maîtres : pseudo-élites invertébrées, bourriques politiques, matons médiatiques, « experts » assermentés et autres néo-Lyssenko.
Cet inventaire de fumiers dessine d’ailleurs la dernière catégorie d’européistes. La plus toxique, la plus cynique. La plus coupable, aussi : celle qui dispose des leviers pour changer les choses mais qui, par opportunisme et instinct de soumission à la doctrine dominante, choisit de collaborer au désastre. Comment la postérité les jugera-t-elle ? Que dira l’Histoire de tous ces apparatchiks qui, pour un prestige furtif et quelques privilèges, firent preuve en toutes circonstances de la servilité la plus rampante ? Quelle image laisseront-ils, une fois leurs mensonges démontés par les faits ? Comment, une fois les rideaux de fumée médiatiques dissipés, une fois les bavardages des politiques retombés, évoquerons-nous ces gens qui étaient trop intelligents pour ne pas comprendre mais qui, par ambition et par lâcheté, préférèrent servir la cause de leur nombril plutôt que celle de la vérité ?
Parlerons-nous de traîtres à la nation pour ce président de la République et ce Parlement qui, mandatés par un peuple qui avait rejeté le Traité constitutionnel européen en 2005, le lui imposèrent en 2008 sous le nom de Traité de Lisbonne, entérinant ainsi le transfert des souverainetés nationales à une entité supranationale non élue, méprisante et dévastatrice ? Ce qui est sûr, c’est qu’on ne parlera pas d’eux comme de grands démocrates… Quand le pédant dodu Jean-Pierre Raffarin déclare, peu avant le vote du Traité constitutionnel européen : « Un non qui s’abstient, c’est un bon non. Un oui qui vote, c’est un bon vote. » ; quand cet éternel autosatisfait annonce le « chaos » et « des mois et des mois de crise économique » en cas de victoire du non (mais peut-être a-t-il confondu son « oui » et son « non » ? comme d’autres confondent leur gauche et leur droite ?) ; quand le mutant Jean-Claude Juncker déclare : « Si c’est oui, nous dirons on poursuit. Si c’est non, nous dirons : on continue » ; quand le très nocif Jacques Delors, chantre bien connu de la diversité, de la tolérance et de la fraternité, assène aux adversaires de la monnaie unique : « Changez d’attitude, ou abandonnez la politique ! » ; quand le président du Parlement européen, en séance plénière, injurie ses contradicteurs puis leur coupe le micro pour les empêcher de répondre ; quand les éditorialistes aux ordres ne trouvent rien de plus fin que de multiplier les points Godwin et autres insultes implicites pour intimider les opposants au Traité constitutionnel européen (dont le rejet eût été, on le voit bien avec le recul, « la plus grande catastrophe depuis les désastres engendrés par l’arrivée de Hitler au pouvoir ») ; quand le rogue Sarkozy traite de « fou » et de « dépressif » (il paraît que c’est une insulte) le Premier ministre grec parce qu’il a osé, le salaud, envisager la tenue d’un référendum sur la question du maintien de la Grèce dans l’enchanteresse zone euro (il est vrai qu’il y a quelque chose de fou à se soucier de l’avis du peuple qui nous a élu ; mais ce qui serait encore plus fou, ce serait de tenir compte de cet avis) ; quand ce Premier ministre blasphémateur se retrouve sans délai forcé de démissionner ; quand ses contempteurs, par un de ces faux raisonnements dont nous sommes maintenant coutumiers, invoquent la souveraineté du peuple pour mieux la bafouer : « la place du peuple grec dans l’euro est une conquête historique du peuple qui ne peut pas être mise en question. Ceci ne peut pas dépendre d’un référendum » ; quand ces eurolâtres enragés passent leur temps à accuser leurs adversaires de sectarisme, mais ne trouvent en revanche rien de sectaire à déclarer que « qui remet en question la survie de l’euro n’est personnellement et politiquement plus valable. Le mieux qu’il puisse faire est alors de se retirer. » ; et quand ce sont ces gens qui président aux destinées des peuples européens ; alors nous ne sommes plus exactement en démocratie.
« Eh mais on a le droit de vote quand même ! Cette conquête historique ! » objecteront sans doute ceux qui confondent encore droit de vote et démocratie. S’ils savaient où elle se les met, la nomenklatura européiste, leurs bulletins de vote… Car si le droit de vote est sans doute une condition nécessaire à la démocratie, il n’en est absolument pas une condition suffisante. Croire qu’il suffit de glisser un bulletin dans une urne pour être en démocratie relève de la pensée magique. Encore faut-il que ce bulletin soit pris en compte. Et que les personnes pour lesquelles vous votez aient le pouvoir de faire ce qu’elles annoncent.
L’affaire du Traité constitutionnel européen, que les peuples avaient vomi et 2005 et que leurs élus leur firent ravaler de force en 2008, n’est que l’exemple le plus spectaculaire de la perte de substance du droit de vote en Europe, et du viol permanent qu’opèrent les eurodictateurs sur la volonté populaire. Car c’est continuellement, en vérité, que ces forcenés imposent leurs délires à des peuples qui n’en peuvent plus. Soit en ignorant purement et simplement leur opinion ; soit en élaborant des modes de scrutin qui rendent leurs votes quasi-inopérants. Si une fois glissé dans l’urne, votre bulletin de vote entre dans une usine à gaz qui fait qu’en sortie, un parti atteignant péniblement les 2% aux élections présidentielles se retrouve avec 18 députés à l’Assemblée, quand un parti plébiscité par 18% des électeurs n’en obtient que 2 sur 577, soit 0,3% (la caste au pouvoir, jamais décevante quand il s’agit de défendre ses intérêts, a ainsi inventé un nouveau mode de scrutin, après les scrutins majoritaire et proportionnel : le scrutin inversement proportionnel), elle a une drôle de tête, votre démocratie. Elle est bien insolite, votre démocratie, quand les gouvernements nationaux, censés servir ceux qui les ont élus, se soumettent en toutes circonstances aux injonctions de bureaucrates moisissant à Bruxelles. La primauté du droit communautaire sur le droit national est-elle démocratique ? Et qu’on ne vienne pas me parler du Parlement européen, composé d’élus en effet : il n’a quasiment aucun pouvoir, et ne commencerait à en avoir que composé d’une majorité d’opposants à l’Union européenne (ce qui, il est vrai, pourrait se produire sous peu ; mais faisons confiance à l’imagination de l’euroligarchie pour alors changer les règles du jeu). La vérité est que les marges de manœuvre des dirigeants nationaux sont de plus en plus limitées ; et que même s’il n’a certes pas perdu toute influence, le droit de vote dans les pays européens tient de plus en plus de la mauvaise farce. Dans bien des cas, il n’est plus là que pour maintenir chez les peuples l’illusion qu’ils ont la main sur leur destin. Destin qui, en réalité, a été progressivement confisqué via les abandons successifs de nos souverainetés territoriale (Schengen, 1985 ; Amsterdam, 1997), monétaire (Maastricht, 1992), législative (Lisbonne, 2008) et budgétaire (traité budgétaire européen, 2012), avec à chaque fois les suites désastreuses qu’on sait.
Mais il y a plus révoltant encore que ce saccage de l’Europe : c’est la bonne conscience indécrottable des responsables de ce chaos. Entendre ces fléaux nous expliquer pompeusement ce qu’il faut faire pour construire l’Europe, alors que ce sont eux qui l’ont détruite corps et âme, a quelque chose de grotesque et d’odieux. Voir ces champions de la destruction parader toute honte bue dans les médias et traiter par l’insulte ou le dédain — faute d’arguments — ceux qui proposent les vraies solutions pour sortir de leur cauchemar, est proprement ahurissant. Eux qui devraient raser les murs, eux qui, au vu de leur bilan, devraient utiliser leur tribune médiatique pour implorer à genoux le pardon des peuples puis se taire à jamais, non seulement ne manifestent pas cette décence élémentaire, mais ont le culot inouï de continuer à venir pérorer sur les plateaux de télévision pour expliquer que leurs décisions sont les bonnes, qu’il faut les poursuivre, les intensifier, que si ça ne marche pas encore c’est qu’on n’est pas allé assez loin (ce qui, une fois de plus, rappelle furieusement la rhétorique des gâteux du communisme qui, après 100 millions de morts et des horreurs inqualifiables, continuent de dire : « Ah, c’est quand même dommage de s’être arrêté en si bon chemin ! On y était presque ! Plus qu’un ou deux milliards de morts, quelques famines bien ravageuses, quelques millions d’innocents torturés, et hop, à nous l’avenir radieux ! »). Les mêmes qui annonçaient que leur euro divin ferait de l’économie européenne « la plus dynamique du monde d’ici 2010 », avec « une croissance économique plus forte, un emploi amélioré » et bien sûr « moins de chômeurs, plus de prospérité », et surtout, surtout, « moins de bureaucratie et plus de démocratie » (quand je vous dis qu’ils ne s’expriment que par antiphrases…) ; les mêmes qui depuis trente ou quarante ans ont toujours pris, en tous domaines, les décisions les plus calamiteuses, ces cataclysmes ambulants voudraient nous faire croire que cette fois, c’est bon, ils gèrent. Qu’ils ont enfin compris ce qu’il fallait faire. La bonne blague.
Certaines personnes sont douées pour les mathématiques, d’autres pour la musique, d’autres encore pour la littérature ou la peinture. Eux sont doués pour les catastrophes. Détruire le monde à grands coups d’utopies, voilà leur talent. Ah, ils en ont un autre, aussi, un qui va avec : le retournement des torts. L’inversion des culpabilités. La propagande en miroir, cette technique odieuse qui consiste à imputer à son adversaire ses propres turpitudes (hier encore je tombais sur je ne sais quelle émission où un dénommé Malek Boutih, petit nerveux destiné à l’oubli, qualifiait de « haineux » son adversaire pourtant impassible tandis que lui, tout constipé, débordant d’aigreur, trémulait à en péter sa chaise et envoyait par spasmes insultes et ricanements sardoniques — ce qui était sans doute sa façon d’exprimer qu’il n’était, lui, ni haineux ni intolérant). Ainsi, à ceux qui suggèrent de mettre fin à leur monnaie diabolique, ces fauteurs de désastres répondent que ce serait un désastre, que cela aurait pour conséquence de multiplier la dette « par deux ou trois » (dixit l’impayable Nicolas Sarkozy). Deux… ou trois ! Notez le sérieux des experts ; on comprend mieux leurs résultats… Evidemment, ces crétins péremptoires n’expliquent jamais d’où sortent leurs chiffres. Et ils se gardent bien de dire que s’ils n’avaient pas signé les traités interdisant au Trésor de prêter à la Banque de France (1973), puis aux banques centrales de prêter au Trésor (Maastricht et Lisbonne), obligeant ainsi les Etats à se financer sur les marchés financiers à des taux exorbitants, nous n’en aurions pas, de dette. Ils ne disent rien, non plus, du montant que coûte leur acharnement thérapeutique sur l’euro, des ces centaines de milliards qu’ils ponctionnent sur les peuples pour faire bouger le cadavre de leur idole et s’enivrer de l’illusion qu’elle vit encore. Non, ils n’aiment pas trop s’étendre sur les montants ou les résultats de ces si efficaces « plans de sauvetage », dont chacun est toujours le dernier et par lesquels, retournement historique, les hommes se retrouvent au service d’une monnaie, quand la monnaie est traditionnellement un simple outil au service de l’homme… Avec des larmes de crocodiles, ces hypocrites invoquent la ruine des épargnants si on sortait de leur monnaie maboule, alors que c’est précisément son maintien en vie artificielle qui ruine les épargnants : d’une part parce que les injections de liquidités massives qu’opère régulièrement la BCE engendrent pour les épargnants des taux d’intérêt réels négatifs ; d’autre part parce que l’exemple chypriote de ponction directe des comptes d’épargne pour honorer le veau d’or n’est que la préfiguration d’un racket qui touchera bientôt tous les petits épargnants d’Europe.
Et puis, rappelons à ces grands experts qu’avant d’épargner, il faut travailler ; et qu’en conséquence leurs simulacres de compassion, avant d’aller aux épargnants, devraient d’abord s’adresser aux chômeurs. Mais c’est ce dont ils se gardent bien, car il leur faudrait alors expliquer les causes du chômage de masse qui ravage l’Europe. Il leur faudrait dire pourquoi la zone euro est la plus anémique du monde depuis qu’on y a introduit l’euro. Il faudrait qu’ils expliquent pourquoi l’Espagne et la Grèce ont les taux de chômage les plus élevés du monde industrialisé, avec plus du quart de la population sans emploi (et plus de la moitié chez les jeunes, ce qui laisse augurer de belles décennies de prospérité, en effet). Et là, leurs mystifications sur l’épargne marcheraient moins bien. Ils ne pourraient pas nier — ils ne le font jamais — que l’euro, en empêchant chaque pays d’ajuster son taux de change à son profil exportateur et à son niveau de vie, asphyxie les entreprises des pays pour lesquels il est trop fort, et bride la vitalité de ceux pour lesquels il est trop faible (mais y’en a-t-il, à part peut-être l’Allemagne ?). Ils auraient bien du mal à contester que le libre-échange débridé promu par l’Union européenne instaure une concurrence sauvage entre des pays de niveaux économiques très divers, mettant en compétition stricte des quasi-esclaves touchant quelques dizaines de dollars par mois, et des travailleurs cotisant pour des systèmes de solidarité et respectant des tas de normes. Pas besoin d’être très malin pour deviner le résultat de cette confrontation inique : la réduction du traitement des travailleurs au plus petit dénominateur commun. Et en attendant que cet horizon radieux soit pleinement atteint, le chômage et les délocalisations qu’on sait pour les pays encore trop respectueux de leurs travailleurs… C’est ce qu’on appelle un système perdant-perdant. Enfin, pour les travailleurs ; parce que pour ceux qui tiennent les rênes de l’économie et profitent de cet effondrement du coût de la main d’œuvre, c’est au contraire le jackpot. Ainsi que pour les politiques qui monnaient au prix fort leur ratification des dispositions législatives permettant ce chaos ultra-libéral. Pas étonnant que cette ploutocratie s’accroche éperdument à ce système, et traite avec sa finesse légendaire de « populistes », de « tenants du repli sur soi » et de « nostalgiques de la ligne Maginot » ceux qui proposent de rétablir des frontières pour ré-équilibrer la concurrence et inverser le nivellement par le bas qui touche les travailleurs. Plus francs encore dans leurs mépris, certains stigmatisent « ceux qui ne disposent pas du niveau culturel requis pour apprécier à sa juste valeur l’action de l’Union ». Ils aiment aussi beaucoup resservir le fameux lieu commun : « Dans un système d’échanges mondialisé, un petit pays ne peut s’en sortir », vieux dogme qu’ils n’ont jamais pris la peine d’interroger, qu’ils ne peuvent pas démontrer puisqu’il est faux (les contre-exemples abondent), et qui rappelle les intimidations de Moscou aux Etats baltes quand ceux-ci, voulant prendre leur indépendance, se virent menacés de ne pas s’en sortir compte-tenu de l’imbrication de leur économie dans l’économie soviétique…
Prenons maintenant un peu de hauteur. Une erreur, en effet, serait de s’en tenir à une analyse purement matérialiste de la situation. De ne pas voir que l’enjeu essentiel est ailleurs. Qu’en réalité, et nonobstant leur gravité, les ravages provoqués par l’Union européenne ne sont qu’accessoirement économiques. La toxicité de cette Union infernale agit à des niveaux bien plus fondamentaux. Car rien n’est purement économique ou technique, jamais. Tout système est l’expression d’une vision de l’homme. C’est cette vision de l’homme qu’il faut découvrir, si l’on veut avoir une chance de comprendre ce qui se passe. Oui, il faut s’élever au-dessus des débats oiseux de notre époque, refuser de penser le monde avec les concepts moisis que voudraient nous imposer les robots des médias et de la politique. Traverser les immenses couches de propagande médiatique, percer les rideaux de fumée des « spécialistes » pour se poser la seule question qui vaille : quelle vision de l’homme le système auquel j’ai affaire décline-t-il ? Procède-t-il d’un amour, d’une haine, d’un mépris de l’homme ? Quelles finalités propose-t-il à l’humanité ? Au-delà des déclarations d’intention de ses représentants, quels biens et quels maux produit-il concrètement ? Regarder les fruits en face puis remonter à l’arbre, voilà ce à quoi il faut s’employer.
Dans le cas qui nous intéresse, les choses sont assez limpides : l’ultra libéralisme, le libre échange, l’euro ne sont que les premiers rouages d’un engrenage démoniaque dont les finalités dépassent largement les considérations économiques rabâchées par ces borgnes de journalistes. Ils ne sont que les premières étapes d’un dessein d’asservissement des peuples d’Europe, puis de transformation profonde de leur humanité.
Expliquons-nous. Dans un premier temps, l’euro a permis à tous les pays de la zone euro d’emprunter à des taux très bas, sans rapport avec leur vigueur économique, c’est-à-dire avec leur capacité à rembourser. L’Allemagne, pays à l’économie robuste, jouait en effet le rôle de caution auprès des créanciers de tous ces pays. On ne prête qu’aux riches, dit l’adage? Ce n’était plus vrai. Grâce à la monnaie commune, un ensemble de pays aux profils très variés, certains solides, d’autres très fragiles, se voyait proposer les mêmes conditions d’emprunt. Et elles étaient alléchantes. Argent facile pour tous. Comment s’étonner, dès lors, que tout le monde se soit rué sur l’open bar ? Quelles bonnes raisons y avait-il de se priver ? Et puisque la richesse tombait du ciel, pourquoi s’emmerder à travailler ? Hein ? Une croissance factice, soutenue exclusivement par la dette, se mit ainsi en place, aux applaudissements des spécialistes appointés qui parlaient de « miracle économique » et d’ « euro qui tient ses promesses » alors qu’ils savaient bien que ce prétendu miracle renfermait un cauchemar… qu’il faudrait bien rembourser, un jour ou l’autre… que cette prospérité bidon retomberait alors comme un soufflé. A la manière d’un Cofidis géant, d’un Cofidis à l’échelle d’un continent, l’euro a drogué à la dette les pays d’Europe, exacerbant l’inclination naturelle à la paresse qu’on trouve chez l’être humain, et asservissant totalement ces pays à leurs créanciers. Ce d’autant plus qu’en même temps, il leur interdisait d’adapter la force de leur monnaie aux spécificités de leurs économies, détruisant celles-ci et donc toute possibilité de créer les richesses nécessaires à leur survie : le seul, l’unique moyen de continuer à vivre devenait alors de s’endetter. Encore et encore. Et de donner des gages, en permanence. De se prosterner bien bas devant ses créanciers, de leur bien lécher la fondante, de ramper continuellement devant eux en s’excusant à tout propos, de se plier à leurs plus délirantes exigences, d’accepter leurs pires humiliations. Nous en sommes là. Le piège s’est refermé. Nous périrons par où nous avons cru vivre. « La Grèce doit sûrement améliorer son bulletin de notes » ; « La France est l’enfant à problèmes de la zone euro », voilà désormais le ton autoritaire et condescendant qu’emploient les charlatans de l’Europe de la paix et de la fraternité, ce ton de maître d’école qu’aucun pays réellement libre ne peut tolérer.
Mais nous ne sommes plus libres. Nous n’avons donc plus qu’à nous taire. Et à accepter sans broncher le déploiement de la suite du projet euromaniaque. Le gros morceau, le plat de résistance : l’éradication des identités non seulement nationales, mais individuelles. L’uniformisation des individus, la ruine en eux de tout principe vital, leur transformation en automates aseptiques et ahuris. Pourquoi ? Pourquoi feraient-ils ça ? Mais pour le plaisir, enfin, pour la jouissance qu’il tirent de voir l’humain rabaissé, humilié, avili, malheureux ; pour le plaisir de faire de l’homme, cette créature susceptible des plus grandes choses, une besace desséchée et idiote. Toutes les fausses valeurs, toutes les idéologies bidon que produit notre époque et que porte si haut l’Union européenne ont pour but de produire cette humanité abêtie, anémiée, uniforme de sottise, de tristesse et d’hébétude. Une humanité inerte, passive, qui ne pense plus, qui ne crée plus — à part de la technologie absurde — qui n’est plus bonne qu’à consommer et à détruire. Des générations de dépressifs, d’identités ruinées, de cerveaux dévastés, voilà à quoi mène cette entreprise de déshumanisation. La négation forcenée de l’essence chrétienne de l’Europe (qui sait encore que l’Europe, pendant des siècles, fut appelée la Chrétienté ?) joue évidemment un rôle essentiel dans cette démoralisation. Quoi qu’en disent les obsédés de l’Inquisition et des croisades, l’Europe chrétienne avait quand même infiniment plus de gueule que la pastorale des droits de l’homme, du multiculturalisme radieux et de l’horizon indépassable de la consommation qu’on nous sert aujourd’hui. Ses valeurs, son projet, étaient infiniment plus enthousiasmants. On pouvait, alors, vraiment parler d’ « Europe qui gagne », pour employer les splendides expressions de notre époque. Mais c’est précisément ce que ne peuvent supporter tous les piteux qui de nos jours détiennent le pouvoir, et n’aiment l’homme que petit, atrophié, stérilisé, pas trop vexant pour leur ego. Alors ils font tout pour occulter les preuves de la grandeur de l’homme, pour effacer les traces de l’humanité grandiose qui nous a précédés, pour supprimer tout ce qui pourrait inspirer un peu d’élévation aux humains actuels. Avoir remplacé l’Europe des génies et des trésors de l’art par l’Europe des bureaucrates et de la publicité, voilà leur plus grande victoire. Avoir aboli les frontières de tous ordres pour que les cultures se diluent les unes dans les autres et qu’il n’en reste qu’un plat magma insipide, régulièrement parcouru des convulsions de ceux qui ne se résignent pas à mourir, en est une autre. La multiplication des communautarismes, et le durcissement croissant de leurs revendications sont les conséquences de ce flou identitaire, qui conduit à la recherche d’une identité de substitution et à une affirmation de celle-ci d’autant plus violente qu’elle est inconsistante. La compétition communautariste ne fait que commencer…
Dans ce désastre sans précédent, reste-t-il un espoir ? C’est possible. Si oui, il ne peut en tout cas se trouver chez les mercenaires de la politique qui se refilent les commandes depuis quarante ans. Ce sont eux qui nous ont mis dans cet enfer ; ils en tirent bénéfice ; ils ne feront rien pour nous en sortir. Ce, quelles que soient les promesses mensongères qu’ils multiplieront à mesure que les gens ouvriront les yeux, et se détourneront d’eux avec dégoût. Il faut enfin, et une bonne fois pour toutes, les regarder comme les escrocs qu’ils sont. Comprendre qu’il n’y a rien à attendre d’eux ; qu’ils sont trop tièdes, trop rabougris, trop empêtrés dans leurs analyses moutonnières et leurs tactiques mesquines pour entreprendre la tâche colossale qui s’impose : l’émancipation des peuples de la tyrannie européiste. Oui, s’il reste un espoir, il ne peut être que dans un acte héroïque de libération des peuples, et de recouvrement de leur souveraineté. Ce ne sont pas ces notables engourdis, obsédés par leur « respectabilité », tétanisés par le qu’en dira-t-on médiatique, et ne croyant en rien, qui relèveront ce défi. Il n’y a d’ailleurs qu’à lire leurs « programmes » insipides, bottant en touche sur l’essentiel… Toute offre politique, en effet, qui ne pose pas comme préalable de s’affranchir de la tutelle illégitime de l’Union européenne est une imposture. Tout programme dont la première mesure n’est pas d’envoyer foutre les commissaires européens est un tissu de mensonges. Il n’y a de liberté, il n’y a d’issue heureuse possible qu’en dehors de cette Union soviétoïde. Tout le reste n’est que littérature.
Il est grand temps, enfin, de réaliser que la belle idée d’Europe a été confisquée par des gens aux intentions éminemment toxiques et résolument égoïstes, à mille lieues d’un quelconque intérêt des peuples.
Il est grand temps de juger l’arbre à ses fruits.
Il est grand temps que tombent les masques : l’Union européenne n’est pas l’Europe. C’est sa pire ennemie.

De la bébélâtrie à la barbarie




« Je me souviens fort bien que quand j’étais enfant, j’étais un monstre »
Delacroix
« Le caractère infantile est en général facilement porté à la cruauté, car la capacité de compatir se forme relativement tard. »

Freud


Ce monde n’est plus qu’une gigantesque nursery. Un énorme grouillement de poupons dans des corps d’adultes. Un pullulement d’êtres indifférenciés, asexués, impuissants et colériques. Partout, nous sommes cernés d’invitations à redevenir des bambins, à renoncer aux turpitudes de la vie adulte pour renouer avec l’enfant qui dort en nous. L’âge adulte est disqualifié comme jamais, tandis que l’état d’enfance est présenté comme l’ultime félicité vers laquelle nous devrions tous tendre. Pour faire quoi, une fois revenus à ce point de départ ? Quelle glorieuse destinée, quel épanouissement sommes-nous ainsi supposés atteindre ? Voilà ce qu’on ne nous dit pas. Personne, d’ailleurs, ne pose jamais la question. Et il ne vaut mieux pas.
Toujours est-il que la puérilisation de l’humanité est achevée. Plus personne, je dis bien plus personne n’est pris d’un fou rire quand il voit un cadre sup’ filant solennellement sur sa fière trottinette (spectacle qui aurait fait se fissurer de rire n’importe quel humain d’il y a un siècle). Plus personne ne semble même en mesure de comprendre en quoi ce spectacle est comique (quand c’est évidemment le contraste entre cette trottinette piteuse, et la conviction inébranlable qui habite son passager d’être élégant). De même, personne ne se demande pourquoi les constructeurs automobiles ne produisent plus que des voitures dodues aux allures de gros jouets. Plus personne, non plus, ne s’étonne de la tyrannie des bébés prescripteurs dans les publicités (« Et toi, tu les emmènes où, en vacances, tes parents ? » ; « Papa, achète-moi une Scénic ! ») ; personne n’est pris d’une envie de fracasser son poste de radio à force d’entendre des jingles et des pubs saturés de gazouillis idiots et autres vagissements. Personne, quand il entend un de nos écrivains contemporains déclarer tout frétillant qu’écrire est une enfance, ne juge urgent de ne plus lire une seule ligne de ce désaxé (imagine-t-on Céline, imagine-t-on Molière déclarer qu’écrire est une enfance ?). Au contraire, ce sont ces bouquins involontairement comiques que les gens lisent sur la plage avec un sérieux épouvantable, quand ils devraient tous être en train de se tordre de rire.
Mais les bébés ne rient pas. Au mieux, ils sourient. Or tous ces gens sont des bébés. Ou tout au moins des aspirants-bébés. Ils font tout ce qu’ils peuvent, ils ne ménagent aucun effort pour ressembler à leur idole : Sa Majesté Maître Têtard. Comme lui, ils sont totalement dénués de pudeur et se livrent à un exhibitionnisme féroce, ne voyant rien d’anormal à rompre par téléphone dans une rame de métro bondée ni à rendre publics, sur leur profils Clonebook par exemple, les moindres détails de leur glorieuse existence (« super soleil aujourd’hui, ça va être cool !!! » ; « durs, durs, les lendemains de cuite », et autres révélations palpitantes). Il faut dire qu’ils sont bien payés de cet exhibitionnisme : exactement comme des bébés dont tout le monde s’émerveille sans qu’ils aient fait quoi que ce soit (ce qui en l’occurrence est compréhensible), les drogués de Clonebook s’encensent mutuellement sans véritable motif. Leurs éloges en haut débit se ramènent pour l’essentiel à se féliciter d’exister. Ce qui est légitime à l’égard d’un jeune enfant, mais devient cocasse entre des « adultes ». Compliments compulsifs… réciproques… Echanges de bons procédés…
Investissant l’apparence à proportion de leur inconsistance, ces grands bébés n’existent plus que par l’ostentation perpétuelle et sans contenu. Ce refus de l’intimité, cette frénésie de tout partager, de tout collectiviser, de se diluer sans réserve dans une communauté anonyme procède de cette disposition d’esprit que les psychologues nomment « égocentrisme enfantin », et qui est l’incapacité pour l’enfant de percevoir les frontières entre lui et le monde extérieur en raison de l’ignorance de sa vie intérieure. La vacuité appelle l’exhibitionnisme, et vice-versa.
Plus emblématique encore de leur régression anthropologique, le « langage » des bipèdes actuels n’est plus qu’un magma de monosyllabes, onomatopées, interjections et cris de bêtes, beaucoup plus proche du babil de bambin que du langage articulé propre à l’humain. Lol ! Oh ! Ah ! Hi hi !!!!!!!!! MDR !!! jt1 grav a toa ! tu vi1 ? chui ouf !!! !! tro koooool !!!! Leurs phrases idiotes et dévastées, d’où tout souci de la syntaxe et de l’orthographe a disparu, farcies de points d’exclamation et de suspension en remplacement des mots qu’ils ne connaissent pas, sont des signes patents de la disparition du langage articulé, et donc du retour de l’homme au stade infantile de son développement. Quand on sait que le langage est père de la pensée, on ne s’étonne plus de l’état de cette dernière… Qui ne maîtrise plus le langage se retrouve en effet à la merci des plus grossières manipulations sémantiques, des plus délirantes propagandes ; n’importe quelle sottise, n’importe quel sophisme lui rentre dans le cerveau comme dans du beurre. Ainsi endoctrinable à souhait et dans tous les sens, un être privé de langage se retrouve également incapable de résoudre les conflits autrement que par la violence : le langage, qui permet entre autres de canaliser les pulsions et d’attaquer, blesser et tuer symboliquement, ne joue plus ce rôle de dérivatif. Il ne faut pas trouver trop subtil le lien entre démantèlement du langage et ensauvagement du monde ; ce n’est peut-être pas un hasard si les auteurs si les auteurs de coups de poignard pour un regard de travers, de lynchages pour un refus de cigarette et autres incivilités, ne font pas spontanément penser à des émules de Flaubert. Pas un hasard, non plus, si l’on voit de plus en plus de gens aigris, hargneux, fébriles exploser de rage à la moindre contrariété, et s’aboyer dessus pour des futilités sans nom.
C’est que ces poupons géants ne supportent plus rien. Entièrement assujettis au principe de plaisir, toute entrave à l’assouvissement immédiat de leurs caprices, de leurs désirs, de leurs exigences leur est tout simplement inconcevable. Leur désir doit faire loi, implacablement. Or la vie en société suppose l’intériorisation d’un minimum de contraintes et d’exigences, sans quoi elle devient un télescopage d’ego ultra-brutal. Autrement dit, la vie en société devient impossible quand ladite société n’est plus composée que de bébés, dont la psychologie est inaccessible aux notions d’interdit et d’altérité. Pas étonnant que le concept de « vivre-ensemble » soit d’invention récente ; il fait partie de ces mots qui apparaissent au moment précis où meurt ce qu’ils désignent (et dont la meilleure preuve de santé était justement qu’on n’en parlait pas, tant leur délitement semblait alors inenvisageable). Ainsi de la « laïcité », de « l’identité nationale » et de tant d’autres vocables dont la classe médiatico-politique nous rebat les oreilles pour mieux masquer la disparition du signifié qu’ils recouvrent. De plus en plus, les mots remplacent les morts. L’invocation du vivre-ensemble correspond ainsi à une tentative désespérée (car dépourvue de diagnostic) de rétablir une relative harmonie sociale au moment précis où disparaissent les dispositions humaines à cette harmonie, dispositions que l’on peut regrouper sous l’appellation d’« âge adulte ».
L’adulte, en effet, est l’être construit sur la défaite du principe de plaisir au profit du principe de réalité, qui a compris et accepté que tous ses désirs ne pourraient être assouvis et que la vie était faite, en plus de joies et de plaisirs, d’insatisfactions et d’épreuves. L’adulte est également l’être qui, sous l’effet d’une éducation adéquate (et non spontanément, jamais spontanément), a développé une capacité à dompter ses pulsions et à compatir à la douleur d’autrui. La psychologie enfantine, à l’inverse, est absolument impropre à la compassion. Cela ne signifie aucunement qu’il faille en vouloir à l’enfant, qui n’y est évidemment pour rien de passer par cette phase nécessaire, inévitable de son développement ; en revanche, il peut être judicieux d’œuvrer à dépasser ce stade, et non de s’y maintenir ou d’y revenir… Toute grande civilisation, d’ailleurs, procède de cette volonté de fuir l’enfance ; toutes les grandes créations humaines sont avant tout des œuvres adultes. Quoi qu’il en soit, les Khmers rouges avaient bien perçu le potentiel de cruauté de l’enfance, qui enrôlèrent dans leurs troupes d’innombrables enfants et en firent leurs plus redoutables soldats. Aujourd’hui, le flambeau a hélas été repris par les enfants du Burundi, du Congo et de l’Ouganda… Est-ce parce que, comme nous le rappelle Baudelaire, « l’enfant, en général, est, relativement à l’homme, en général, beaucoup plus rapproché du péché originel ? » J’entends déjà, à l’évocation du péché originel, les gloussements des dévots du Progressisme, les ricanements de ces piteux qui s’imaginent plus malins que l’humanité qui les a précédés. Ces imbéciles ingrats tiennent ce dogme pour un archaïsme obscurantiste, quand il est au fondement d’une vision de l’Homme dont ils profitent sans le savoir. Mais qu’importe. Que l’on souscrive ou non à l’idée de péché originel, on ne peut qu’être frappé de la convergence entre les conceptions théologique et psychanalytique de l’enfance, les différences entre les deux n’étant finalement que terminologiques : la « barbarie intime » que Freud prête à l’homme, les disposition à la « perversion polymorphe » qu’il décèle chez l’enfant ne sont que des avatars de ce « péché originel ». Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si catholicisme et psychanalyse sont aujourd’hui attaqués avec la férocité qu’on sait : leur conception de l’homme, créature intrinsèquement portée à faire le mal mais capable, par un effort incessant de refoulement, de s’élever vers la grâce et d’accomplir les actions les plus nobles, n’est pas vraiment raccord avec les évangiles infantolâtres de notre époque qui voient le bébé comme un archétype d’innocence et de pureté. Il est vrai qu’il est beaucoup plus flatteur pour l’ego de se décréter des origines immaculées que d’admettre sa nature originellement et définitivement contradictoire, horreur et beauté mêlées. C’est une consolation narcissique, une délicieuse déresponsabilisation que d’imaginer, façon Jean-Jacques, que tous nos déboires viennent de l’extérieur, que tous nos échecs sont imputables à une méchante société corruptrice — et jamais, en aucun cas à nous-mêmes. Hélas, ce genre d’idées mène très souvent à la recherche effrénée de coupables à son malheur, puis à leur châtiment. Les carnages, les bains de sang engendrés par certaines idéologies du siècle dernier s’expliquent essentiellement par cette conception de l’homme erronée, par une foi en un « homme nouveau » totalement purifié des vices, des contradictions, des tortuosités inhérentes à la nature humaine. L’image qu’on se fait aujourd’hui du bébé, en somme… Feuille blanche, table rase, bébé, toujours le même fantasme de pureté… Cet homme chimérique n’existant pas, ne pouvant exister, l’élimination de ceux qui sont identifiés comme « dépassés » ou s’opposant au « progrès de l’humanité » ne connaît pas de fin. Et voilà comment l’amour d’un homme idéal mène à la haine des hommes concrets. Pour le dire autrement : ne pas croire au péché originel, c’est croire que l’enfance est synonyme d’innocence, et c’est en conséquence tendre vers cette enfance. Ce qui pose problème si cette pureté n’est qu’un mirage…
Quoi qu’il en soit, pour cette raison et bien sûr pour beaucoup d’autres, l’offensive anti-catholique n’est pas près de cesser. Pas plus, même si c’est incommensurable, que les attaques contre Freud. Très régulièrement, pseudo-experts et philosophes de poche (façon Onfray le faux-calme) se succèdent pour administrer un bon coup de pied de l’âne à cet homme qui, il est vrai, n’a pas exactement tout fait pour être aimé de notre époque infantolâtre et sexophobe. Outre qu’il rétablit sur l’enfant quelques vérités insupportables à l’oreille contemporaine, ses considérations sur les rôles parentaux et l’importance capitale de la différence des sexes ne sont pas faites, non plus, pour plaire aux perroquets des médias et autres pigeons du progressisme. Quoi de plus horripilant pour ces suiveurs effrénés, pour ces approbateurs frénétiques de tous les changements, que des mots comme « dualité structurante » ou « ordre symbolique » ? Quoi de plus urticant pour ces dupes de toutes les abstractions idéologiques que de s’entendre rappeler cette vérité toute simple : la différence des sexes est la condition de toute vie humaine, tant biologique que psychique. La complémentarité des sexes joue un rôle décisif dans la structuration psychique de l’enfant : c’est par l’identification de son sexe à celui d’un de ses parents que l’enfant découvre sa spécificité et accède symétriquement à la conscience de l’altérité, base de la compassion. Plus importante encore, la notion d’interdit est elle aussi primitivement sexuelle : dans la foulée de la découverte de son sexe, l’enfant intègre l’interdit de l’inceste, qui conditionne son esprit à intérioriser d’autres contraintes et exigences, à dompter ses pulsions, permettant ainsi une vie individuelle et collective relativement fluide.
Les discours actuels de négation de la différence des sexes, en particulier via la ringardisation des rôles parentaux différenciés, mènent bien sûr à la ruine de ce processus essentiel pour la structuration psychique de l’enfant. Les experts appointés du Monde qui encouragent papa à pouponner plus que maman, les équipes de chercheursqui établissent scientifiquement que le père peut intégralement, et sans dommage pour l’enfant, se substituer à la mère, les membres honoraires du Charlatans Institute of Toronto qui révèlent que la sexualisation des rôles n’est qu’une théorie misogyne destinée à promouvoir une société patriarcale heureusement en voie d’extinction, tous ces apparatchiks du néo-matriarcat contribuent à maintenir les humains en enfance. L’adoption par les couples homosexuels, qui fait hurler tant de papas-poussette, n’est en définitive que l’aboutissement logique de cette entreprise d’effacement de la division des sexes. Elle est le point culminant d’un travail de disqualification des rôles parentaux qui ne date pas d’hier… Elle est le coup de grâce porté à une figure paternelle déjà détruite depuis longtemps, bien souvent avec la complicité objective de ceux qui soudain s’en affolent.
En effet, nombre de ceux qui applaudissent depuis des années à la disparition du rôle spécifique du père, qui s’enchantent qu’un nombre croissant de pères au foyer se substituent littéralement à la mère, qui s’extasient de la multiplication des papas-kangourous solitaires, nombre de ceux qui en somme approuvent de toutes leurs forces l’indifférenciation sexuelle des parents, voient en revanche d’un mauvais œil que deux hommes se voient confier l’éducation d’un enfant. Au nom de quoi, au juste ? Puisque à leurs yeux la différence des sexes ne compte pas, puisque une distinction nette des rôles des parents selon leur sexe n’a aucune importance dans le développement de l’enfant, puisque un homme peut tout à fait être une mère comme les autres, quelle raison valable ont-ils de refuser à deux hommes le droit de materner un enfant et de le faire dormir entre eux ? Certains objecteront peut-être que l’adoption homosexuelle bafoue le besoin pour l’enfant de connaître sa filiation. C’est vrai ; mais quel est-il, ce besoin, en regard de celui de percevoir sans ambiguïté la différence des sexes ? Comment peut-on s’épouvanter, à juste titre, de la disparition de la filiation, mais accepter sans broncher la confusion des rôles des parents ?
Il est grand temps de réaliser que le règne des papas-poussette n’était que le prélude à l’avènement des papas-gays ; que le relativisme professé par le premier faisait le lit du second. Grand temps de comprendre que ceux qui nient que la confusion des rôles parentaux soit pour l’enfant la source d’une grande souffrance, et ceux qui souhaitent éperdument l’adoption par les homosexuels, se battent du même côté. Il est grand temps de prendre conscience qu’on ne peut à la fois se féliciter du saccage de la figure paternelle, et se plaindre que sur ses ruines prolifèrent les revendications des lobbies homosexuels. Ou encore, pour paraphraser Bossuet : on ne peut chérir les causes et abhorrer les conséquences. Il faut tout prendre, ou tout laisser.
Nous savons bien, en l’occurrence, quelle voie a été prise. Notre société a choisi de tuer le père, donc l’interdit structurant de l’inceste ; elle a choisi de maintenir l’humanité en enfance, donc en barbarie. Il faut être aveugle pour ne pas en voir les effets : nous vivons désormais dans une société où règne sans partage le principe de plaisir. Une empoignade ultra-violente entre des êtres incapables de renoncer à la satisfaction de leurs pulsions, et à la capacité de compatir atrophiée. Nous vivons aussi, nous vivons surtout dans un monde où on ne rit pas : l’illusion de toute puissance qui habite les néo-bambins leur interdit toute possibilité d’autodérision. C’est même à cela qu’on les repère : ils ne peuvent pas ne pas se prendre au sérieux. Affichant toujours une gravité épouvantable, toute remarque, tout début de critique à leur encontre les plonge dans des fureurs noires. La moindre contrariété est vécue par eux comme une agression, comme un insupportable désaveu de leur fantasme de toute puissance. Fantasme qu’exploitent et exacerbent d’ailleurs tout un tas d’organisations pétries de bonnes intentions, la plus remarquable étant le journal intime public bien connu sous le nom de Clonebook. Clonebook, en vérité, dessine un portrait extraordinairement fidèle de l’humanoïde contemporain. Il en condense de manière étonnante les caractéristiques essentielles : narcissisme, exhibitionnisme, égocentrisme standardisé, mimétisme dans la façon de se distinguer, crétinisme illimité, analphabétisme militant. Il est le reflet de l’incapacité croissante des gens à vivre par eux-mêmes, pour eux-mêmes, sans l’approbation de la collectivité. L’illustration de leur addiction au vedettariat, concomitante à leur perte de consistance. Clonebook est aussi l’expression la plus aboutie à ce jour de l’uniformisation des existences et des modes de « pensée », de la disparition progressive des individus au profit d’un collectifnivelé et indifférencié — infantilisé, si vous préférez. Il éclaire d’une lumière particulièrement crue l’égocentrisme délirant, et d’essence infantile, de la nouvelle humanité.
Etre applaudi sans avoir rien fait, célébré pour s’être connecté, glorifié pour avoir étalé les détails les plus futiles de son existence, voilà qui rappelle furieusement le traitement normalement réservé aux jeunes enfants (à juste titre en ce qui les concerne). Pas étonnant que toute critique de Clonebook donne lieu aux dénégations féroces qu’on sait ; que tant de gens, passés maîtres dans l’aveuglement volontaire, s’obstinent à radoter que Clonebook n’est qu’un outil, « un simple outil pratique pour retrouver ses amis et organiser des soirées ». Rien de plus compréhensible que ces réticences à regarder en face l’image à la fois risible et terrifiante de la nouvelle humanité que nous renvoie Clonebook. Rien de plus naturel que de contester toute remise en cause de ce dont on est devenu dépendant…
Une erreur, cependant, serait de crier au complot. D’imputer à Clonebook et consorts la régression anthropologique qui se déroule sous nos yeux — ouverts ou non. Il n’y a pas de complot. Certes, nombre de forces politiques, médiatiques et économiques ont intérêt à la puérilisation du monde, et ne se gênent pas pour l’aggraver. Certes, ces forces prospèrent d’autant mieux qu’elles ont à leur disposition un réservoir d’humains mous, indécis, spongieux, aux personnalités floues, aux cervelets anémiques, bien perméables aux plus connes idées. C’est à cette condition qu’elle peuvent sans effort leur faire avaler leur diarrhée médiatique, et leur farcir le crâne de leurs idées stupides ou dégueulasses. C’est aussi, autre avantage, le meilleur moyen de les alléger de leur pognon, puisque ces populations ahuries croient alors dur comme fer au bonheur par les vacances, le cinéma et les renouvellements de téléphone portable. Mais il n’y a pas de complot. Tout au plus une convergence d’intérêts, une alliance objective entre des entités tirant toutes profit de la crétinisation de l’humanité ; mais de complot, nullement. La vérité est que les gens veulent ce qui leur arrive. Ils veulent être ramenés en enfance. Ils veulent être débarrassés de la responsabilité, de l’autonomie, de l’initiative personnelle propres à la vie adulte, et synonymes de difficultés et d’efforts. Ils veulent être affranchis du libre arbitre et de ses tourments. C’est avec un immense soulagement qu’ils utilisent la possibilité qu’on leur donne de déposer le fardeau de leur liberté. « Délivrez-nous de la liberté ! », voilà au fond leur seule revendication. Ils sont servis.
Il va donc falloir s’habituer. S’habituer à la folle élégance de ces dégénérés montés sur trottinette. S’habituer à ces statues de Goldorak dans les appartements. S’habituer à ces campagnes publicitaires chaque jour plus ignominieuses, à ces slogans hallucinants de crétinisme (« Faites du fruit ! »), à ces mascottes idiotes, à leur atroce convivialité factice. Se faire aux emballages qui disent « Bonjour ! 😉 » (notez bien l’ignoble smiley), et aux smoothies « 0% de matière grasse, 100% d’amour 🙂 ». Se résigner à la ruine du langage articulé, à la déferlante de sonorités rudimentaires et autres monosyllabes de gazouillis d’enfants — Kangoo, Kobo, Njut, Zoé, Zaoza, Wahou etc. Et, si l’on en est capable, prendre le parti d’en rire.
Se rendre à la FNAC, par exemple, un samedi après-midi, rayon tablettes, et savourer ces faces bovines, ces yeux éteints, ces gueules d’envoûtés devant les jolies couleurs qui jaillissent des écrans. Ne jurerait-on pas, alors, qu’on se trouve dans une crèche ? N’a-t-on pas l’impression qu’un gros « Areuh ! » va bientôt sortir de ces tronches épatées ? Puis aller faire un tour au rayon consoles de jeu. Se délecter du sérieux obtus de ces grands poupons qui, harnachés de capteurs, multiplient les contorsions absurdes pour gagner 30 000 points. Plus drôle encore, déguster dans le métro le spectacle d’un forcené agitant comme un dingue ses doigts sur son iPhone pour détruire je ne sais quel vaisseau spatial (enjeu majeur, s’il en est, pour un homme de 35 ans). On pourrait poursuivre ainsi pendant des pages : la liste des occasions de rire qu’engendre l’infantilisation est infinie. Et c’est encore, c’est toujours la meilleure réaction qu’on puisse avoir face à la débâcle de l’humanité : rire. Rire pour rester vivant. Rire pour rester humain. Alors rions. Rions de ces poupons qui s’ignorent, rions de leur sérieux, rions de la fierté délirante de ces grands hébétés. Rions, rions encore, même si ce n’est qu’en tremblant : il faut en effet être aveugle pour ne pas voir, derrière leur bouffonnerie, poindre la barbarie.

Déroute


 « Le mensonge n’est pas seulement un moyen qu’il est permis d’employer ;
 c’est le moyen le plus éprouvé de la lutte bolchevique »
Lénine
« — Comment ça, perdues ?!
— Perdues, perdues, comme on dit quand c’est perdu, quoi. Oui, bon, ça arrive, hein, on ne va pas en faire tout un plat.
— Ah bon ça arrive ? Souvent ? C’est embêtant, tout de même, pour un service de renseignements, non ? Ca fait pas très… compétent, disons. Surtout qu’en plus ces photos devaient particulièrement vous tenir à cœur, pas vrai ? Que vous deviez les garder bien précieusement, hein ? Puisqu’elles étaient la preuve…
— La preuve de quoi ?
— Bah, à votre avis ?… Mais que vous aviez raison, enfin ! Que votre décompte des manifestants était le bon ! Que ceux qui vous accusent — honte à eux — de manipuler les chiffres, de minimiser le nombre de participants à cette « Manif pour tous » pour servir la prétendue propagande d’un gouvernement prétendument aux abois, sont des affabulateurs. Que ceux qui affirment (de source sûre, ont-ils le culot d’ajouter) qu’avant même que la manifestation commence, vous connaissiez déjà le chiffre à publier — ordre du ministère de l’Intérieur — sont de grands dérangés. Que ceux qui estiment qu’en compromettant vos services dans cette grotesque manœuvre de désinformation, vous avez sacrifié votre crédibilité sur l’autel d’une propagande court-termiste et de toute façon vaine, se trompent complètement d’analyse.
Bref, montrer ces photos du micro-cortège de manifestants était l’occasion pour vous de clouer le bec à vos détracteurs ! De prouver enfin votre bonne foi ! Votre incorruptibilité ! Votre intégrité ! Votre indépendance ! Votre refus obstiné de servir de courroie de transmission à la propagande gouvernementale ! Ah, là là, quel dommage, n’est-ce pas ?! D’autant que là, du coup, c’est plutôt l’inverse qui se produit.
— Que voulez-vous dire ?
— Eh bien quand, dans un litige, une partie détient des éléments essentiels de l’instruction et les « perd », l’observateur lambda ne peut s’empêcher de trouver ça louche… de s’imaginer qu’elle cherche ainsi à faire disparaître des vérités gênantes… défavorables… Ce qui tend, en creux, à accréditer les dires de la partie adverse… à plus forte raison quand les accusations de celle-ci portent justement sur la déformation de faits. En tout cas, celle-ci peut alors ressentir l’impression qu’on la prend pour une idiote… qu’on tente avec elle le coup du « plus c’est gros, mieux ça passe »… Et ça ce n’est pas très respectueux, vous comprenez ? Parce que déjà, en général, les gens n’apprécient pas tellement qu’on leur mente ; mais alors qu’en plus on ne fasse pas l’effort, quand on les baratine, de leur concocter un beau bobard bien fignolé, c’est ajouter le mépris au mensonge. Ce qui frise l’insulte. Et peut énerver…
Bref, si la perte de ces photos est extrêmement regrettable, c’est avant tout pour vous. Elle aggrave les soupçons qui pèsent sur la probité de vos services. On les accusait de falsifier les faits ; ils sont maintenant suspects d’en faire disparaître jusqu’aux dernières traces. Méthodes staliniennes… Or, ce n’est pas exactement ce pour quoi les citoyens vous paient, voyez-vous ? Ils pourraient donc finir par en avoir marre. Marre, aussi, d’être systématiquement associés à des groupuscules homophobes ou fascistes par les champions du pas d’amalgame, par les supposés ennemis de toute stigmatisation, et ce jusque dans les rangs du gouvernement. Marre d’entendre, quand ils manifestent, des CRS traiter de sales putes des mères de familles (« Recule, sale pute ! »). Marre de se retrouver en garde à vue pour port de sweat-shirt rose et bleu, quand d’autres paradent avec des t-shirts « Assassin de la police » sans être inquiétés. Marre, quand ils avancent des chiffres sur le nombre de participants à leurs manifestations, qu’on leur ricane au blaze sans pouvoir leur apporter le moindre début de preuve contradictoire. Marre qu’on leur dise qu’ils n’étaient que douze quand ils se voient comme le rassemblement le plus massif depuis trente ans.
— Ah, vous voulez parler de la poignée de manifestants, là ? Mais s’il n’y a que ça rendez-vous sur le site du Monde ! Vous connaissez Le Monde, hein ? Les journalistes incorruptibles ! Intègres ! Indépendants ! Le sens critique acéré ! Redoutable ! Pas serviles pour un sou ! Imperméables à toute idéologie ! A tout endoctrinement ! A toute propagande ! Y a qu’à voir à d’autres époques avec quel esprit d’examen ils parlaient du communisme, hein ! Le Monde, principal quotidien maoïste paraissant hors de Chine, l’intitulaient par exemple les sinologues… euh… bon… alors… Nous leur avons envoyé les photos retouch… euh, flout… euh… enfin, les photos, quoi. Vous pouvez y aller, elles y sont. Pierre Bergé les a vues.
— Oui oui, moi aussi je les ai vues. Mais elles sont prises en tout début de manif, c’est ballot hein ? Vous auriez pas les mêmes prises deux-trois heures plus tard ? Et puis tant qu’à faire un peu moins floues, hein ! Moins « compressées », comme vous dites. Parce qu’elles sont quand même étonnamment floues, vos photos, vous trouvez pas ? Avec des zones comme qui dirait gommées… des vieilles taches troubles… Le premier appareil photo de supermarché ferait plus net, de nos jours. Je pensais que vous aviez du meilleur matos, quand même… Mais ça doit être les coupes budgétaires, c’est ça ? Après l’achat de l’hélico il vous restait plus de thunes pour l’appareil photo ? Ou c’est le budget gaz lacrymo peut-être ? Qui a explosé ces derniers temps ?
— Ca suffit !… Homophobe !
— Je vous demande pardon ?
  Homophobe, homophobe !
— Mais enfin, ça va pas ? Mais vous avez bu, mon garçon ! Expliquez-vous !
— Homophobe, homophobe, fasciste, extrême-droite,  retour des années 30 ! Dérapage ! Nauséabond ! STIGMATISATION ! Homophobe ! »

Mensonges-violences-insultes : la trilogie de la débâcle. Le tiercé du perdant. Quand votre adversaire n’a plus à vous opposer que la colère et l’injure à côté de la plaque, vous pouvez être sûr que vous l’avez vaincu. Et qu’il le sait. Ou du moins qu’il le sent. A court de faits et d’arguments (si tant est qu’il en ait jamais eu), il sort alors du champ de la dialectique pour tenter la plus misérable des manœuvres d’arrière-garde : l’attaque personnelle. C’est à cette lumière qu’il faut analyser les imputations d’homophobie, de fascisme, d’intolérance et autres calomnies loufoques déversées sur les opposants à l’adoption par les couples homosexuels. Cette déferlante de haine impuissante trahit une panique. Une terreur. Une perte de contrôle. Si en ce moment les plus hautes autorités de l’Eglise politico-médiatique tournent hystériques, si les Karoline Fourrée, Edwy Joffrin et autres Laurent Plenel sont fébriles comme jamais, si les petits despotes du gouvernement se mettent à insulter et à gazer leurs administrés les plus dociles, c’est qu’ils sentent avec effroi que quelque chose leur échappe. Que l’immense chape de propagande qu’eux ou leurs clones ont érigée depuis plusieurs décennies, et sur laquelle reposent leur pouvoir et leurs privilèges, commence à se craqueler. Que l’on commence à voir à travers. Et que ce n’est pas joli.
Tant que les conséquences de leurs exactions n’étaient pas trop visibles, que les atrocités engendrées par leurs délires idéologiques pouvaient rester méconnues du plus grand nombre (il suffisait de les reléguer hors-caméra), ces rentiers du crétinisme et de l’ignorance organisés jouissaient goulûment de leurs prébendes. Il faut dire qu’il savaient s’y prendre : leurs avancées les plus abominables étaient toujours présentées dans de jolis paquets cadeaux sur lesquels on pouvait lire égalité, tolérance, solidarité, diversité, fraternité, respect, amitié entre les peuples, non au racisme, autant d’offres qu’on ne peut pas refuser. Ainsi, tout le monde ou presque récitait bien docilement leur catéchisme, tout repu de fierté et de bons sentiments. Oh, il y avait bien quelques réfractaires au dressage ; mais les journalistes, ces êtres mi-flics mi-larbins qui tirent d’on ne sait où leur prestige et leur pouvoir d’intimidation, actionnaient alors la machine à dénigrer. La terrifiante colleuse d’étiquettes. Fasciste, raciste, réac, collabo, machiste, homophobe, islamophobe, divise, discrimine, stigmatise, amalgame : ceux qui avaient l’impudence de flairer l’imposture, d’aller voir en coulisses, de discerner la haine de l’homme et la soif de chaos à l’œuvre derrière le pathos des humanistes autoproclamés, étaient implacablement châtiés. Excommuniés. Médiatiquement pour les plus connus ; socialement, familialement pour les autres. On ne discutait pas les évangiles médiatiques. Révéler que l’antiracisme institutionnel, façon Sauvons-le-racisme, est une escroquerie destinée à mettre hors de portée de la critique les politiques d’immigration massive et le développement corrélatif du communautarisme, vous valait une imputation de racisme. Comme de s’émouvoir du cynisme d’élites qui, pour s’enrichir toujours davantage, n’hésitent pas à utiliser l’immigration massive pour faire baisser les salaires (c’est qu’eux n’ont pas à subir les conséquences sociales, humaines et sécuritaires de cette immigration largement non-assimilée, et peuvent donc continuer à prodiguer des leçons de tolérance qu’ils seraient les premiers à renier si un jour ils se frottaient au réel). Critiquer l’Europe divine des technocrates bruxellois et leur eurolâtrie, c’était s’opposer à une Europe forte, une Europe de Croissance et de Paix (les tensions entre les pays d’Europe n’ont jamais été aussi vives, ni leurs économies autant en faillite que depuis que les merveilleux experts de Bruxelles sont aux commandes). Rappeler qu’un enfant, pour son bien-être psychique, a besoin de l’ordre symbolique que constitue le couple père-mère, vous donnait droit à un certificat d’homophobie. Interpréter les taux insolents de réussite au bac non pas comme une preuve que le niveau monte, mais au contraire qu’il s’effondre, vous faisait passer pour un réactionnaire grincheux. Expliquer l’explosion des trafics d’armes et de prostituées par l’abolition des frontières intra-européennes vous faisait passer pour un fou. Ne pas hurler de joie en entendant le mot « mondialisation », mais évoquer le chômage qu’elle engendre ici et l’esclavage qu’elle crée là-bas, vous collait une image d’affreux rabat-joie. Etc.

Tout cela est en train de changer. Petit à petit, les yeux se dessillent. Après des décennies de torpeur et d’approbation molle, les consciences se réveillent. C’est que la réalité n’a plus besoin de caméras ni de journaux pour être connue : elle crève les yeux. La mondialisation est un cauchemar. Le multiculturalisme un enfer. L’euro un désastre. L’Union européenne la pire ennemie de l’Europe. Changer de smartphone tous les six mois ne rend pas heureux. Le féminisme est une guerre à l’érotisme. L’égalitarisme, cette haine jalouse pour les talents individuels et la grandeur de l’homme, engendre un monde insipide, banal et sans saveur (sans parler de la catastrophe que représente pour chaque individu l’atrophie de ses facultés). La classe politique, dans son immense majorité, méprise ses mandataires et ne cherche plus qu’à cumuler à leurs frais prestige et train de vie (en quoi elle est bien pire que la noblesse d’Ancien régime qui, si elle s’en mettait plein les fouilles, défendait au moins son pays, quand les prétendues élites actuelles le trahissent en toute occasion). Elle les méprise tellement, ses mandataires, elle les prend tellement pour des buses que quand un des siens finit par se faire poirer pour fraude fiscale ou détournement de fonds, elle s’imagine « regagner leur confiance » en lançant une miséreuse opération vérité ou autre quinzaine de la transparence. Grands moments de vérité, en effet, où l’on apprend que d’anciens premiers ministres détiennent un patrimoine de smicard. Avec ça, c’est sûr, la confiance remonte.
Tout cela est docilement relayé par les journalistes, dont c’est un truisme de dire que nombre d’entre eux sont liés à des politiques, soit intimement, soit par militantisme, soit parce que la survie de leur journal dépend des subventions publiques — en d’autres domaines on parlerait de conflits d’intérêts, mais chut. La fastidieuse affaire DSKest à cet égard significative : qu’on se souvienne de la vénération, de la dévotion quasi-religieuse dont Dominique Strauss-Kahn faisait l’objet avant ledit scandale du Sofitel. Rappelons-nous de la myriade d’articles élogieux à son sujet tandis qu’en sa qualité de patron du FMI, il provoquait des ravages d’une gravité incommensurable avec celle de ses frasques intimes. Souvenons-nous de tous ces journalistes, de tous ces politiques prosternés qui le voyaient déjà à l’Elysée. Et réalisons qu’ils savaient. Cela est si vrai que dans les rédactions, la consigne circulait de ne pas laisser une femme seule interviewer Monsieur Strauss-Kahn. Cela est si vrai qu’on ne compte plus les sms douteux échangés entre DSK et ses amis politiques (dont des membres de l’actuel gouvernement). Entendons-nous bien : il ne s’agit pas ici d’emboîter le pas des puritains médiatiques et de faire le procès de la libido. La vie sexuelle de DSK ne devrait regarder que lui — du moins tant que ses partenaires sont consentantes. Il s’agit de souligner la formidable hypocrisie et l’infinie lâcheté de journalistes qui, pendant tant d’années, ont tu ce qu’ils savaient, puis se sont lancés dans un lamentable simulacre d’indignation une fois la vérité révélée par les médias américains. Il s’agit de mettre en exergue la violence inouïe du lynchage que DSK eut à subir de la part de ses ex-« amis » (quoiqu’il serait plus idoine de parler de « complices »). Cette extraordinaire violence en dit long : elle était à la mesure de l’enjeu. Et l’enjeu était colossal. Il s’agissait en effet pour les journalistes de se désolidariser à toute force du « Perv ». De faire croire qu’ils n’avaient rien à voir avec lui. De faire oublier que quelques semaines auparavant, ils l’encensaient sans mélange. D’effacer tout soupçon de collusion. Il s’agissait de crédibilité. C’est-à-dire, pour des journalistes, de survie. Par chance, cette énième intoxication semble avoir elle aussi fonctionné. Magie du pilonnage médiatique… et de l’union sacrée des journalistes, qui atteignit ici son paroxysme.
On croyait pourtant naïvement que les journalistes étaient habités par « la vocation de l’information », comme ils le proclament régulièrement avec cette emphase absolument pas narcissique. On avait bien lu, bien écouté, bien retenu leurs émouvantes campagnes d’autocélébration où il n’est question que de « liberté de la presse » et de « devoir d’informer ». On avait en tête leurs combats héroïques pour une « information sans concession ». On se souvient de ces émouvants « reporters sans frontières » — comme ils se désignent avec cette modestie qui les caractérise — qui prétendaient ne servir qu’une cause : celle de la vérité. Force est de constater que certains d’entre eux chérissent d’autres causes. Et ont des frontières. Des bien étroites, de surcroît. Un journaliste du service public en fait actuellement la douloureuse expérience, contre qui une procédure disciplinaire a été ouverte suite aux pressions exercées sur sa direction par le Syndicat national des journalistes. Ses chers confrères estiment en effet qu’il a « sali » le métier de journaliste. En faisant quoi, l’immonde ? Quel crime a-t-il commis qui déshonore sa profession ? Quel sommet d’ignominie a-t-il atteint pour que les plus vibrants défenseurs de la liberté d’expression en viennent — une fois n’est pas coutume, nous sommes rassurés — à exiger des sanctions ? Eh bien cette petite charogne a révélé l’existence, dans les locaux du Syndicat de la magistrature, d’un panneau intitulé « mur des cons » sur lequel figurent des photos de sacrés cons, en effet : des pères de filles violées et assassinées. Chez des magistrats. Comprenons bien que ce qui est abject, dans cette histoire, ce n’est pas que des hommes et des femmes chargés de rendre la justice pouffent de rire à l’évocation du père d’une fille violée et poignardée à 34 reprises. Ce qui est odieux, ce n’est pas que des rousseauistes enragés poussent des cris à vous lézarder le cœur quand il s’agit de disculper des violeurs multirécidivistes, mais traitent de « cons » des parents de victimes. Tenez-vous le pour dit : le seul scandale, dans cette affaire, c’est qu’un journaliste se soit cru autorisé à en parler. Qu’il ait ressenti l’impérieuxdevoir d’informer les citoyens de ce phénomène pour le moins paradoxal : des juges qui se paient la tête des parents de victimes. Curieux sens de la justice chez ceux qui sont censés la rendre… Espérons que la chaîne de service public qui emploie cet affreux journaliste sanctionnera avec la plus grande sévérité son « entorse à la déontologie » (dixit le décidément impayable Syndicat national des journalistes). Qu’elle fera un bon exemple, afin que plus un journaliste ne s’aventure à évoquer les attitudes pour le moins insolites de certains magistrats… Faute de quoi les gens pourraient commencer à faire des raccourcis dangereux. A s’expliquer l’absurdité de certaines dispositions pénales par l’entrisme du Syndicat de la magistrature. A voir dans certains jugements aberrants le reflet de la mentalité de certains juges. A s’imaginer mieux comprendre pourquoi tant de drames, tant de viols de joggeuses impliquent des multirécidivistes condamnés à des peines non seulement dérisoires, mais quasiment toujours « aménagées ». Quelques esprits farfelus, enclins à la psychologisation de comptoir, pourraient même aller jusqu’à penser que certains magistrats n’ont choisi ce métier que pour assouvir leur soif de barbarie et de chaos ; que par leurs jugements iniques, ils éprouveraient le triple plaisir sadique de briser un peu plus la victime, de renforcer le sentiment d’impunité du bourreau, et d’attiser l’ensauvagement du monde. Il faut évidemment empêcher ces extrapolations saugrenues. Protéger coûte que coûte les juges de ces odieuses calomnies. Préserver leur respectabilité. Ce qui serait certes plus facile si les magistrats auteurs de ce « mur des cons » faisaient sinon leur mea culpa, du moins profil bas, plutôt que d’exploser de rage et de donner une fois de plus raison à ceux qui les accusent de sectarisme et d’arrogance. Mais il est vrai qu’il doit être extrêmement agaçant, quand on a l’habitude de l’impunité, de se retrouver mis en cause…
On le voit : pour les flics médiatiques, les politiques robotisés, les philanthropes de salon, les tolérants à sens unique, c’est la grande débandade. La vache déconfiture. Les masques tombent. Les bisounours ont des sales gueules de monstres. Hideux, difformes, le teint vert et pustuleux, ils n’en reviennent pas d’avoir été si facilement confondus. Après tant de décennies d’impostures ! Tant d’années de terreur idéologique ! A criminaliser toute critique de leurs destructions, à couvrir d’insultes et de sarcasmes ceux qui avaient le culot de braver leur autorité ! Tout ça, disparu ! D’un coup, pffuit ! Ils en sont fous. Ils en perdent la tête. Ils froissent la tronche, hurlent, gueulent, vocifèrent, explosent en anathèmes, se raidissent comme jamais. Que vont-ils devenir, si les escroqueries sur lesquelles ils fondaient leur pouvoir deviennent connues comme telles ? Que vont-ils devenir, maintenant que leur credo progressiste n’est plus qu’un ramassis de poncifs ringards ? Que vont-ils devenir ?
Certains, en douce, ramassent discrètement leur masque et le remettent, espérant qu’on ne les ait pas vus. Coup d’œil à gauche… droite… Tout va bien ! C’est reparti ! Et les voilà qui reprennent sans attendre leur glorieuse épopée de chasse aux places, aux honneurs, aux électeurs.
Ainsi de ces députés et de ces partis qui espèrent se refaire une santé en vampirisant la Manif pour tous. On a beau leur expliquer que ce mouvement est apolitique, que la récupération du mouvement par les publicitaires de l’UMP horripile un nombre croissant de manifestants, rien n’y fait : leur prurit électoraliste est plus fort que tout. Tout, même les combats les plus désintéressés, doit être ramené à leurs considérations électoralistes. C’est leur manie, leur addiction : dès qu’ils flairent unintérêt électoral, ils en deviennent tout fébriles, s’en pourlèchent les babines, piaffent, frissonnent, trépignent, entrent en transe, impossible de les retenir. Des électeurs ! Des électeurs ! Miam ! Ainsi voit-on à chaque manifestation les responsables des principaux partis républicains se succéder en tribune et débiter leur boniment électoral, leur petit coup de pub gratos à grosse audience. Et pendant ce temps, la loi progresse… Le spectacle de l’énervé Mariton lançant ses incantations postillonnantes est à ce titre un grand moment d’atterrement. On a envie de lui dire qu’avant d’aller plastronner sur scène, il ferait bien de travailler en coulisses à obtenir l’unité de son parti dans ce combat prétendument essentiel qu’est la lutte contre l’adoption par des couples homosexuels. Quand on le voit, tout épaté de lui-même, s’essayer aux échappées grandiloquentes, on se demande s’il est au courant que c’est à cause des votes et abstentions des parlementaires de son parti que la loi est passée… sur le fil… On a envie de l’informer que l’unique porte-parole de campagne de son champion Nicolas Sarkozy s’est courageusement abstenue. De lui rappeler que c’est le ministre de l’éducation de son champion Nicolas Sarkozy qui a introduit l’enseignement de la théorie du genre, idéologie sous-jacente aux revendications d’adoption par les couples homosexuels. On a envie de lui faire savoir que sans être particulièrement adepte de la discipline de parti, on s’étonne quand même qu’aucune mesure n’ait été prise pour inciter à l’unité sur un sujet aussi important que le bien-être des enfants à venir ; de lui faire remarquer que son parti transige moins quand il s’agit de former un « front républicain » contre le FN. Mais l’enjeu, alors, est sûrement plus important…
Cyniques, opportunistes, hypocrites jusqu’au délire, les récupérateurs ont au moins un mérite : ils ont compris que le vent tournait, et tentent tant bien que mal de regonfler leurs voiles. Tous n’ont pas cette sagesse, ni cette habileté. La plupart des médiatiques et des politiques s’entêtent encore à décrire le monde dans le langage d’automates qui leur tient lieu de pensée depuis 30 ans. Ils sont trop paresseux, trop encroûtés dans leur confort intellectuel et dans la tiédeur de l’entre-soi pour réaliser que leurs concepts archaïques ne décrivent plus rien. Que leurs analyses scolaires, leurs baragouins d’experts, leurs tribunes verbeuses, leurs discours pontifiants, leurs débats sans contenu, leurs gros livres imbéciles ne débouchent que sur le néant. Plus rien ne rentre dans leurs grilles d’analyse obsolètes et grotesques. Leur clivage gauche-droite ne veut plus rien dire. Leurs discussions retardataires ne mènent nulle part. Leur lexique imposé, leurs tabous médiatiques leur interdisent de voir ce qui se passe ; ils sont pour ainsi dire pris au piège de leur propre propagande. Pendant tant d’années, ils sont parvenus, par un pilonnage médiatique intense, à embrigader les gens, à leur faire répéter leurs âneries, à leur interdire de dire ce qu’ils vivaient, de décrire ce qu’ils voyaient, à faire passer pour fous ceux qui ne se déclaraient pas enchantés de l’enfer qui s’installait. Ils ont noyé l’esprit critique sous un flot incessant d’abstractions idéologiques et d’ignobles chantages au moderne, au progrès, à l’ouverture d’esprit. Mais ils y ont été si fort qu’ils ont fini par y croire eux-mêmes. Ils en ont perdu le sens du concret ; ce même sens du concret que les gens sont en train de recouvrer, et qui fait qu’ils les quittent, inexorablement. D’où leur désarroi. D’où leur fureur. D’où leurs pathétiques rappels à l’ordre, leurs injures de plus en plus idiotes, leurs intimidations de plus en plus violentes et inopérantes. Se croyant sans doute immunisé contre le comique de répétition, Libérationtitrait ainsi, au lendemain d’une manifestation contre l’adoption par les homosexuels, « L’homophobie ordinaire » (on a connu Libération moins indigné, en d’autres temps, envers la pédophilie ordinaire ; mais c’est une autre histoire, sans doute). Quant aux historiens de poche qui pullulent dans les rédactions, ils nous expliquent la vogue du Front National par leur sempiternel « retour des années 30 », s’imaginant peut-être que leur simulacre d’érudition conférera un vernis de sérieux à leurs analyses de perroquets. « Montée des populismes ! » bêlent d’autres moutons, guère plus inspirés. « Danger démocratique ! » assènent encore certains vigilants de profession. Mais ils ne disent jamais véritablement pourquoi. Même un ancien premier ministre, qu’on supposerait volontiers doté d’une surface intellectuelle conséquente, ne trouve rien de plus à dire que le premier éditorialiste venu : « le FN est en dehors des limites du pacte républicain ». Boum. Point final. On ne saura pas pourquoi. Un début d’explication se trouve peut-être chez la grande historienne Anne Hidalgo, qui nous apprend que ce parti, fondé en 1972, fut un parti de collaboration. Un parti raciste, aussi, si l’on en croit les spécialistes de l’extrême droite (et un brin schizophrène, alors, si l’on en croit le nombre de ses membres issus de la diversité, pour reprendre les magnifiques périphrases de notre époque). Pour de plus amples informations, on peut aussi allumer sa télé et écouter un ex-ministre en déroute, un certain Benoît Disparu, nous expliquer doctement que le Front National est « un parti dangereux ». Et pourquoi, selon lui, est-il dangereux ? Parce qu’il est populiste. Et pourquoi est-il populiste ? Parce qu’il est dangereux. Et de poursuivre dans sa transe tautologique : « le Front National est dangereux, car il est populiste, ce qui le rend dangereux, comme tout populisme, car il faut savoir que les populismes surfent sur les peurs (contrairement à lui, sans doute) et sont donc dangereux, or le Front National est populiste donc dangereux, comme tous les populismes, qui représentent un danger, et sont donc dangereux car populistes, etc. »
Quand on entend cela, on se dit qu’on aimerait être à la place du Front National pour se réjouir d’avoir de tels ennemis. Il se peut en effet qu’à force de se faire injurier sans raison, ce parti finisse par susciter la bienveillance, et le rejet symétrique de ses détracteurs… Lesquels seraient donc bien inspirés de remplacer leurs stéréotypes diffamatoires par de vrais arguments.
Ils  n’en prennent pas le chemin. Dans leur débâcle, ces défaits de la pensée bafouillent encore plus de sottises que d’habitude. Dans leur dégringolade, ils ne trouvent pour se rattraper que les branches mortes de leurs miséreux éléments de langage : « Celui-ci est fasciste, cet autre populiste. Celui-là stigmatise et celui-ci divise. » Devant tant de bêtise, on ne sait trop que faire, sinon souhaiter à ces colleurs d’étiquettes compulsifs de réaliser au plus vite que leurs étiquettes sont jaunies. Et collent de moins en moins.