La Talibanne

Hautement d’un chacun elles blâment la vie,

Non point par charité, mais par un trait d’envie,

Qui ne saurait souffrir qu’une autre ait les plaisirs

Dont le penchant de l’âge a sevré leurs désirs.

Molière, Le Tartuffe, acte I, scène I

 

Ce tweet semble écrit par un grand frère de cité… Avec une rare précocité, Thaïs la Talibanne a parcouru le chemin qui mène de la frigidité au puritanisme, et du puritanisme au totalitarisme. Car enfin, qu’y a-t-il de plus totalitaire que la police du plumard ? Que l’ingérence dans l’intimité ? Qu’y a-t-il, oui, de plus totalitaire que de s’immiscer la région la plus privée de la vie privée : le sexe ? Le sexe, quintessence de l’intime qui, par définition, ne devrait concerner personne à part les deux — ou plus — intéressés. Le sexe, plus haute cime de l’intime qui devrait à jamais demeurer hors de portée des discours d’incitation ou d’intimidation.

Intimider l’intimité, comme le fait sœur Thaïs, est non seulement abject, mais c’est surtout aux antipodes de l’esprit français. Savoureuse dissonance, chez une femme convaincue de « défendre l’identité française »… Cette gendarmette des amourettes ignore sans doute que le rapport au sexe est une composante essentielle de l’identité d’un peuple ; et que l’identité française se distingue précisément par cet esprit d’insouciance sexuelle qui, de Rabelais à Céline en passant par Molière, Marivaux, Beaumarchais et Baudelaire, a fait de la France le pays le plus élégamment lascif du monde. Et le plus étranger à tout puritanisme. Cette Thaïbanne se glorifie de défendre les traditions françaises, et de combattre l’islamisation des esprits ; dans les faits, sa police des galipettes la rapproche autant de Kaboul qu’elle l’éloigne de Paris. En psychanalyse, on appelle ça un refoulement…

Bien sûr, si cette dame patronnesse de vingt ans (précocité, décidément) est frigide et entend limiter sa vie sexuelle à la procréation, grand bien lui fasse — si l’on peut dire. Seulement, que Frigide d’Escufon ne tente pas de refiler sa tristesse sexuelle à tout le monde ; qu’elle ne tente pas de faire de sa névrose une norme. Qu’elle ne tente pas, surtout, de déguiser sa jalousie en altruisme ; sa rage de donner mauvaise conscience aux femmes qui jouissent, en un noble souci de la démographie et de la famille. Car si en Occident le couple est devenu une utopie, et la famille un tableau de Francis Bacon, c’est précisément à cause du purithaïsme de Thaïs la puritaine. C’est parce que les Occidentaux ne comprennent plus rien à la nature humaine, et en particulier au fondement de toute dynamique psychique : la libido, que les objectifs assignés au couple sont devenus irréalistes, et tout écart un motif de rupture. C’est parce que l’Occident a renoncé à ce subtil dosage entre pulsions et empathie qui, pendant des siècles, a façonné un modèle de relation entre les sexes d’un raffinement (et d’une saveur) inégalé, qu’il n’y a plus aujourd’hui ni pulsions, ni empathie. Triomphe du protestantisme… donc du mépris du corps, sous ses deux formes symétriques et au fond si complices : l’hédonisme, et le puritanisme. Hédonisme et puritanisme sont les deux faces d’une même monnaie de singe : celle de la détresse sexuelle. Ils sont les deux visages d’une même haine de l’Homme. D’une même fureur de saboter sa vie sexuelle en l’incitant à des comportements ruinant l’équilibre délicat du désir. L’hédonisme est une boulimie, le puritanisme une anorexie ; tous deux sont des pathologies. Tous deux ressortissent ou aboutissent au même écœurement. Cohn-Bendit et Thaïs, même combat.

Cela étant dit, il se peut que je sois excessivement sévère avec Bigote d’Escufon ; après tout, il est probable qu’elle n’ait pas encore achevé son cursus de statistiques et soit donc sincèrement persuadée, sur la foi de trois graphes, que l’austérité est la condition de la fécondité. Que c’est la pudibonderie qui fait la stabilité familiale. Quand Thaïs la statisticienne aura acquis un peu de rigueur intellectuelle, elle saura faire la différence entre causalité et corrélation ; elle saura également que trois graphes Excel ne prouvent rien, à plus forte raison quand on ignore tout de la taille de l’échantillon représenté, de sa source, de son mode de sélection, et des méthodes de redressement qui lui sont appliquées. Si de surcroît, pendant son temps libre, vient à notre pudibonde furibonde la curiosité de s’intéresser à l’Histoire de France, elle apprendra qu’avant son déclin, la France était le pays de l’érotisme et de la volupté et, en même temps, « la Chine de l’Europe ». Ce qui, mieux que trois graphes douteux, démontre que la sexualité récréative n’a jamais empêché la sexualité procréative… et que les causes de l’effondrement de la natalité occidentale sont à chercher ailleurs… Dans la protestantisation de l’Occident, pour commencer — la protestantisation est une castration. Dans le climat de cauchemar qui y règne aujourd’hui. Et dans la coloration atroce que prend l’avenir. À cause de l’islam. Du progressisme. De l’activisme LGBTQ++ZXA2*HJHFDO. Mais aussi du bloc identitaire et de son purithaïsme. Tous ces sympathiques acteurs du monde d’aujourd’hui et, plus encore, de demain, ont en commun une propension détestable à s’insinuer dans le lit d’autrui et à lui dire ce qu’il doit y faire. Tous ont en commun d’entendre soumettre la vie intime à leurs diktats (que ceux-ci relèvent de l’hédonisme ou du puritanisme). Tous ont en commun de vouloir se mêler de la vie privée des gens — et jusqu’à la région la plus privée de cette vie privée. Il me semble qu’on ne saurait mieux définir un esprit totalitaire.

21 commentaires sur « La Talibanne »

  1. Pour une fois, je suis en désaccord avec vous.

    Vous prenez pour un accès de puritanisme un appel à la tempérance.

    Et, quoi que vous en disiez, ce n’est pas la même chose.

    En réalité, Thaïs rappelle indirectement la doctrine de l’Eglise.

    Vous ne pouvez pas à la fois vous plaindre que les Français ont cessé d’être chrétiens et tapez comme un sourd sur quelqu’un qui rappelle la doctrine catholique.

    Bref, vous avez un p’tit peu les fils qui se sont touchés.

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    1. J’y vois surtout de la doctrine protestante. Le catholicisme a un rapport infiniment plus subtil au sexe que ce genre de discours prescriptif et moralisateur. Du moins avant sa protestantisation par Vatican II.

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      1. Bof, je ne suis guère convaincu.

        Ce que dit Thaïs aurait paru une évidence il y a soixante ans, en France, pas aux Etats-Unis.

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      2. Comme Fabrice Boizard, j’ai été un peu surpris par ce billet, alors que je suis d’habitude d’accord avec les opinions de ce blog. (C’est la première fois que j’y commente, donc je veux tout de même souligner et encourager le merveilleux travail de son auteur !)

        Je crois qu’il y a un juste léger malentendu sur le post de Thaïs. Le ton et la formule ne sont pas très bien choisis, mais il me semble qu’elle dénonce le libertinage à outrance qui a suivi la révolution sexuelle de 68, qui a eu un effet dévastateur sur la structure familiale traditionnelle. C’est loin d’être contraire à la doctrine de l’Eglise…

        Tout comme le catholicisme, je ne crois pas qu’elle veuille décourager les couples d’avoir des relations intimes, tant que ça reste dans le cadre du mariage. Il va de soi qu’un couple (marié) puisse avoir des relations sexuelles comme il l’entend sans nécessairement toujours penser à concevoir un enfant. Mais la finalité de l’acte sexuel est malgré tout de procréer.

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  2. Je suis surpris car il est fort rare de tomber sur du véritable esprit critique. C’est-à-dire celui qui n’épargne personne, qui n’est pas à géométrie variable, qui n’est pas à temps partiel. Donc bravo et merci.

    En effet : il est de bon ton dans la « réacosphère » de boire comme du petit lait tout ce que cette blonde jeune femme peut exprimer.

    Votre analyse est tout à fait exacte ; pour ma part j’ai trouvé un syntagme pour nommer ce très vieux courant de puritanisme qui revêt des oripeaux plus ou moins neufs : l’islamo-calvinisme.

    La haine du corps aboutit effectivement soit à la carence (abstinence hygiéniste) soit à l’excès (pornographie) : vous l’avez parfaitement compris et décrit. Veuillez noter que cette vision du monde est purement gnostique ce qui n’est guère étonnant de la part d’identitaires « païens » dont les modèles spirituels émanent tous de l’Orient ou de l’Asie (un comble pour des super Aryens super Européens).

    Un chrétien ne peut pas être dualiste et vice versa.

    On notera également les modalités managériales (tableaux, graphiques) donc la pensée calculante qui est l’arme même de nos ennemis. Cette petite jeune femme n’était manifestement pas sur terre dans les années 2020-2021, période probablement la plus hystérique et démente que l’humanité ait vécue, gorgée de telles statistiques, de tels chiffres et de telles « preuves scientifiques ».

    On peut également penser aux réflexions de Renaud Camus concernant la dictature des chiffres à propos du GR ou d’autres thématiques.

    Ces petites chapelles néo-féministes « de droite » (Némésis, les Antigones) ne sont que des cache-sexes (un peu d’humour ne nuit pas) : ce sont juste des féministes comme les autres avec les mêmes buts et obsessions. Leur structure mentale est parfaitement américaine et ne correspond en rien à l’esprit français.

    Quant à l’apparente aporie entre christianisme et légèreté, il existe en effet dans les pays latins (et surtout en France qui est l’aboutissement le plus achevé de la fusion entre le nord et le sud du continent) un paradoxe et, oui, une hypocrisie qui a cependant maintenu pendant des siècles un équilibre entre la grenouille de bénitier et le coureur de jupons.

    Désormais, place aux extrêmes dictés par l’aversion de l’incarnation et transportés par l’islam et le protestantisme, ennemis naturels de la France.

    Je terminerai par une innocente interrogation car pour moi ce que les gens pensent ou disent n’a pas la moindre importance : je serais curieux de connaître le tableau de chasse de cette accorte donzelle… la réalité, pas l’auto-déclaration ni le fantasme.

    « Coïncidence » amusante : avant de valider ma prose j’écoute un témoignage d’une prof sur TVL (29/05/23) qui, à 19:45, mentionne justement « la courtoisie, qui est quand même l’essence de l’esprit français » !

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      1. Je reste perplexe.

        Autant je suis d’accord sur la gênante transformation de tout problème en chiffres, autant je ne comprends pas en quoi ce que raconte Thaïs est fondamentalement différent de la doctrine chrétienne traditionnelle.

        A ma connaissance (détrompez moi si besoin), la France chrétienne n’était pas un gigantesque lupanar où on « jouissait sans entraves » et où on copulait comme des bonobos.

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  3. Je ne connais ce Nicolas L et Thaïs d’ESCUFON a tendance à m’agacer néanmoins le laïus exprimé par ce même Nicolas me semble complètement hors de propos, ou révélateur.

    Je reprendrai pour ma part intégralement les commentaires de Franck BOIZARD.

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      1. Oh, le gros sophisme !

        Jacques Martineau n’était-il pas entièrement avec vous ? Lequel d’entre vous deux ne pense pas ?

        **********
        Sur le fond, nous ne sommes pas opposés, nous avons compris que la haine gnostique de l’incarnation gouverne notre monde.

        Et que le féminisme, même « de droite », est une vérole anti-chrétienne.

        Mon seul désaccord l’application de cette grille d’analyse à la jeune Thaïs et à sa vidéo sur le mariage.

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      2. Le sens de la formule ne valide malheureusement pas le raisonnement.

        Comment peut-on traiter quelqu’un de la sorte: frigide, talibanne, soeur Thaïs and so on, et prétendre tenir un raisonnement construit ??

        Vous allez beaucoup trop loin dans la calomnie et l’ironie complétement déplacés.

        Ah la recherche de la formule…

        Thaïs m’agace parce qu’elle est bien jeune pour donner toutes les « leçons » qu’elle donne mais elle a au moins le courage de ses idées et dénonce avec une efficacité certaine le féminisme et ses innombrables conséquences désastreuses.

        Elle m’agace aussi parce qu’elle reprend un peu trop facilement bien que ce ne soit pas systématique les codes vestimentaires qui ont contribué à avilir la femme: mini-jupes, décolletés et autres pantalons bien moulants ou de type anglo-saxons par exemple.

        On est catholique ou on ne l’est pas. Je reprends volontiers vos arguments sur le puritanisme et le protestantisme, nonobstant cet amalgame sous-entendu que vous faites avec la doctrine de l’Eglise, qui elle n’a rien à voir avec ces deux-là.

        J’ajoute que la « haine du corps », « l’islamo-calvinisme », abordés par un lecteur, sont des termes du catéchisme moderne qui n’ont aucune signification ni réalité mais un but bien précis: tenter de ridiculiser.

        Il serait bon d’élever le niveau, non ?

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      3. Pour M. Boizard :
        Je tenais à préciser que je suis entièrement d’accord avec l’analyse de l’intervenant Jacques Martineau.
        Mince, du coup me voilà bien attrapé : c’est forcément moi celui qui ne pense pas !
        Bon eh bien tant piche.

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  4. Jacques Martineau ne s’est pas borné à me dire « Je suis entièrement d’accord avec vous » ; il a articulé une pensée structurée. Pour le besoin de la formule je me suis sans doute mal exprimé (décidément) : c’est se borner à dire « Je pense tout pareil » qui selon moi révèle en général une carence de la pensée. Car souvent, quand on cherche à expliciter pourquoi on pense tout pareil, on s’aperçoit qu’on ne pense pas tout pareil. De nouveau, je vous concède que ma formule est littéralement fausse.

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  5. Faux Thaïs. J’ai connu,et fait ( commis est admis) un enfant a une Ventouse ( Bloy,Le désespéré )
    Seul le train ne lui passa pas dessus,avant, pendant son premier et deuxième mariage.

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  6. Votre billet me plonge dans la perplexité : Je suis en accord avec votre conclusion, mais pas avec votre raisonnement (une schizophrénie tardive ou un Alzheimer précoce, sans doute…). A) En accord avec votre conclusion : La police des caleçons / des strings (soyons inclusifs…) n’a pas à exister dans notre civilisation française. Fondamentalement, le fait même que cette jeune femme publie un tel billet démontre la chute de notre Esprit Français vers ce que l’intervenant Jacques Martineau nomme « L’islamo-calvinisme ». Pour des raisons totalement opposées, les prédécesseur(e)s de cette demoiselle n’auraient sans doute jamais eu l’idée / éprouver le besoin de publier un tel billet (parce que, selon les époques, une telle attitude de retenue allait de soi / parce qu’en tant que « femme libérée », ce genre de considérations leurs auraient parues absurdes, etc.) B) En désaccord avec votre raisonnement : je vous renvoie à votre discussion avec Fabrice Boizard. Bon, au final, je pinaille : peu importe le chemin, pourvu que l’on se retrouve à la fin.

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  7. Je pense que vous vous êtes mépris sur l’intention de cette courageuses jeune personne : cet appel n’est pas lancé par puritanisme mal placé mais simplement par réaction à l’esprit hédoniste gaucho-soixante-huitard qui nous pourrit de l’intérieur depuis un demi-siècle…

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