La révolution commence dès le moment qu’on la désire.
Bernanos
Je déteste les critiques de cinéma. Je déteste les critiques littéraires. Je déteste les critiques, en général et en détail. Les seuls critiques d’art qui trouvent grâce à mes yeux s’appellent Charles Baudelaire et Oscar Wilde. Normal : ce ne sont pas des critiques d’art. Ce sont des artistes qui, à l’occasion, ont critiqué des œuvres d’art. Et ont fait de ces critiques des œuvres d’art. Mais puisqu’ils sont des artistes, et non des pédants narcissiques, leur registre n’est ni la prosternation obséquieuse dans l’espoir d’un renvoi d’ascenseur, ni le démolissage haineux par jalousie de ne jamais produire soi-même quoi que ce soit de regardable…
Charles Baudelaire et Oscar Wilde n’ont rien en commun avec ce tas de ratés qu’on appelle des « critiques », et qui ne sont que les toutous dociles d’un système médiatico-artistico-merdique les envoyant alternativement se mettre à plat ventre devant l’Ââââââârtiste en CDD du moment (dont il faut à tout prix et très très vite rentabiliser le plan marketing), et japper face aux méchants polémistes nauséabonds fascistes et complotistes qui stigmatisent et font des amalgames. Comme l’écrivait Céline, la critique, c’est « la grande vengeance des impuissants, mégalomanes, de tous les âges de décadence… Ils cadavérisent… La tyrannie sans risque, sans peine… Ce sont les ratés les plus rances qui décrètent le goût du jour !… Qui ne sait rien foutre, loupe toutes ses entreprises possède encore un merveilleux recours : Critique !… » ; « Les critiques se sont toujours inévitablement gourés… leur élément c’est l’Erreur… Ils n’ont jamais fait autre chose dans le cours des temps historiques : se gourer… Par connerie ? Par jalousie ?… Les deux seuls plateaux de ces juges… »
Critique, moi ? Jamais. Voilà ce que je pensais. Et puis j’ai vu Joker. Il y a plus d’un mois. Je ne m’en remets pas. Plus d’un mois que je me repasse en boucle ces scènes bouleversantes, plus d’un mois que je me remémore la virtuosité de ce jeu d’acteur, plus d’un mois que se mêlent dans ma tête les mille messages que recèlent les attitudes, situations, gestes et dialogues de ce film hyperdense. Plus d’un mois, et je suis encore ébloui par la qualité artistique de ce film, et la justesse de son propos.
Ça ne peut plus durer. Il faut que cesse cette obsession. Alors, je vais déroger à mes propres principes. Surmonter mon propre dégoût. Pour déposer mes idées sur le papier et ainsi alléger mon esprit, je vais écrire une critique. Une seule critique. Une exception. Pour Joker. C’est vous dire si ce film est puissant… Oh, ce sera une critique courte. Presque télégraphique. Ce sera ma seule critique ; je ne voulais pas, vraiment, mais le besoin de rendre hommage est trop fort… Et puis, après tout, notre époque n’est pas si généreuse en œuvres intéressantes — et ne parlons même pas des œuvres courageuses ; cela vaut peut-être le coup de les signaler… Surtout quand elles déplaisent tant aux culs-bénits de France Inter et de Télérama, ce qui fournit la garantie qu’elles tapent en plein dans le mille…
Joker, donc. Mis à part quelques livres de Houellebecq, notamment Sérotonine, aucune œuvre n’a si bien saisi ni si bien exprimé la détresse de l’homme blanc. Du petit blanc, j’entends. C’est-à-dire du gilet jaune. Celui qu’on pousse bien gentiment dans les poubelles de l’Histoire. Celui à qui l’on fait sentir qu’il n’est qu’un sale déchet. Un pauvre étron anachronique. Reliquat méprisable d’un passé haïssable. Celui à qui tous les horizons sont fermés. L’ascenseur social interdit. Les quotas refusés. Celui qui n’a pas d’avenir parce qu’il est le passé, le sale passé, l’ignoble passé raciste, colonialiste, machiste et nauséabond. Celui qu’on a dépossédé de tout, son fric, son héritage, son futur, sa dignité, et jusqu’à son dernier atome d’espérance.
Petit blanc cerné de toutes parts par le mépris et par la haine. Ratatiné entre l’enclume des minorités et le marteau des élites. Tabassé par les racailles, fascisé par les médias. Et sommé au plus vite de crever en silence. D’accepter les crachats, les sarcasmes et les coups comme ses conditions normales d’existence. Amplement méritées, pour une ordure de son espèce.
Petit blanc qui met un genou à terre. Qui capitule. Qui abandonne. Brisé par un système beaucoup trop fort pour lui. Où se plaindre, en effet ? A qui se plaindre ? S’il se plaint, on le traitera de fasciste. On lui reprochera de tenir un discours anti-élites, de se comporter comme les antisémites dans les années 30, d’aspirer au retour des heures les plus sombres de notre histoire. Dans un rictus dédaigneux, on lui rappellera qu’il est de ces gars qui fument des clopes et qui roulent au diesel, choses éminemment suspectes au XXIe siècle… dépassées… rétrogrades… Poubelle.
Tout cela, il le sait. Il sait qu’il est la peste brune, qu’il est un putschiste, qu’il est un séditieux et qu’il est un raciste. Ces imputations sont injustes, injustes à hurler, mais il ne peut rien faire contre le torrent des caricatures : il ne possède ni les mots, ni le talent rhétorique, ni surtout le temps d’antenne… Jamais on ne lui tend le micro… sauf le micro-trottoir, bien sûr… Quelques secondes bien ricaneuses, et puis s’en va… c’est dans la boîte… rires du public… Son compte est bon.
Le petit blanc a compris : plus il se rebellera, plus on le salira. Alors il se tient coi. Et il encaisse. A quoi bon s’agiter ? Il n’y a pas d’issue. Il n’y a pas d’alternative, comme disait Sainte Thatcher. Il n’y a pas d’espoir. Son destin est écrit : il restera ainsi à croupir et il crèvera ainsi, comme un chien, et ses enfants aussi. S’il a des enfants. Mais il n’a pas d’enfants. Car il n’a pas de femme. Quelle femme voudrait d’un looser comme lui ? Quelle femme se marierait avec un condamné à mort ? Vous trouvez que ça envoie du rêve, vous, un homme qui n’a aucune perspective de progression sociale ni professionnelle et est dépeint par tous les politiques et tous les journalistes comme un crétin sous-diplômé de beauf fasciste ?… Il n’a donc pas de de femme. Il n’a même pas de copine. La douceur, la tendresse, le réconfort d’une présence bienveillante, tout cela, il ne connaît pas. Il est seul. Seul face à la mort. Sa seule compagne, sa très fidèle compagne… Lancinante, séduisante… insistante… Il paraît que les Blancs sont largement surreprésentés dans les statistiques de suicide…
Et ce n’est pas par hasard qu’Arthur Fleck fait de drôles de mouvements avec son flingue… Qu’il le fait si souvent virevolter près de sa tempe… Qu’il presse pendant de longues secondes le canon sous son menton…
Et puis non. Ce flingue qui devait le tirer de ce monde glacial, sans amour, sans bonté ni charité, ce flingue va finalement tirer sur ce monde glacial, sans amour, sans bonté ni charité. Ce flingue qui devait l’emmener loin de cet enfer, Arthur Fleck va le retourner contre cet enfer. Il va faire feu sur l’enfer. A commencer par ces trois démons, ces trois bobos abjects, incarnations parfaites de cette « civilisation » où la compassion a non seulement disparu, mais laissé place à une véritable haine des faibles. Un acharnement délirant de sadisme contre ceux qui sont déjà à terre, une fureur de cruauté qui se déchaîne sans vergogne sur les malheureux, les…
… restons entre esthètes : la suite est réservée à ceux qui savent vraiment apprécier ma plume. Explications :
« La seule manière de gagner de l’argent est de travailler de manière désintéressée. » Je révère Baudelaire, mais je dois me résoudre à cette désillusion : Baudelaire avait tort. Pour écrire, j’ai ruiné ma carrière. J’ai tiré un trait sur les gros salaires que me promettait mon gros diplôme de grosse école d’ingénieurs. Et je vais au devant de procès, d’intimidations, de saccages de ma vie sociale et de tourments en tous genres… J’en suis donc arrivé à me dire, peut-être orgueilleusement, que l’ivresse de mes textes valait bien celle d’un demi-demi de bière. Par mois… Et je me suis même dit, peut-être ingénument, que ceux qui m’appréciaient seraient heureux de pouvoir me témoigner leur gratitude par ce petit geste. Un petit geste pas si petit, à l’aune de l’effet qu’il aurait sur ma confiance et sur mon engagement… Un petit geste qui pourrait susciter de grandes choses… car si écrire est une activité solitaire, on est bien moins fécond lorsqu’on écrit dans le désert… Merci d’avance, donc, à ceux qui estimeront que mon temps, mes efforts, mes sacrifices, et surtout le plaisir qu’ils prennent à me lire valent bien ce petit geste de reconnaissance. Et d’encouragement. Car je ne sais pas si vous avez remarqué, mais en ce siècle barbare, les belles plumes sont une espèce de plus en plus rare… une espèce menacée…
« Produit dérivé » comme disent les experts en commercialisation et rentabilisation, le masque du Blagueur remplacera donc peut-être (si ce n'est déjà le cas) celui du héros de V pour vendetta chez les grands subversifs. Le procédé des faux habiles (qui donc peut être abusé par leurs pauvres ruses, sinon des abrutis ?) est éprouvé, qui doit bien faire rire les vrais maîtres récupérateurs. Brazil était presque trop littéraire et surtout manquait d'une manière simple d'y faire référence : les georgelucasiens y ont remédié.A tout hasard, cet examen signé Brighelli :https://blog.causeur.fr/bonnetdane/jacques-attali-a-vu-jouer-joker-002850Oui, seuls les grands devraient avoir le droit de parler sérieusement des autres grands.Incidemment, « nous farcit copieusement », au moment où un état voyou fait assassiner, au mépris du juridisme habituel à deux poids et deux mesures, le général d'un autre état voyou mais perse, c'est joli.
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P.S. esprit de l'escalier : le vrai film commercial et subversif, c'est le They Live de Carpenter, même si ce n'est pas un chef-d'oeuvre.
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P.P.S. : Une page honnête consacrée à Invasion Los Angeles :http://www.dvdclassik.com/critique/invasion-los-angeles-carpenterP.P.P.S. : Sans rapport direct avec votre billet, mais « charité », « bonté », « mendiant » : comment ne pas penser à cet bel acte de foi, à cet éclairant auto da fe trop peu connu ?https://fr.wikisource.org/wiki/Un_acte_de_charit%C3%A9🙂
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Ce que je voulais dire l'autre fois et qui vous a peut-être partiellement poussé à la rédaction du présent billet, c'est que le système est une machine d'une incroyable efficacité, jamais vue dans l'histoire.En effet, non seulement il écrase puis assimile les résistances et dissidences de la même manière que l'on ingère puis intègre une pomme mais en plus il crée lui-même les leurres « anticonformistes » ou « contre-culturels » qu'il disposera sur le marché ce qui lui permettra et le gain commercial et -surtout- le gain d'influence.Zemmour ou Houellebecq n'ont pas été créés par le système pour le système : ils ont été digérés par celui-ci, de force, puisque personne ne peut passer à côté de journalistes ou d'écrivains qui vendent des centaines de milliers (!) d'exemplaires de leurs productions.En revanche, des films comme « The Matrix », « Fight Club », « V for Vendetta » ou « The Joker » sont créés par Hollywood directement vers le public le plus large possible. Vous pensez bien que votre ennemi ne vous tendra pas la baïonnette par le bon côté.Ces productions cinématographiques proposent systématiquement le même décor : un monde dystopique dans lequel la réalité est haïssable, le monde de la matière (donc de l'incarnation) est à fuir afin de trouver la vérité, purement spirituelle et idéelle, via le ressentiment, la revanche et la destruction.Le socle philosophique et théologique utilisé ici est clairement la « bonne » vieille gnose, matrice (no pun intended) définitivement anti-chrétienne qui sous-tend la grande majorité des productions de la culture de masse de ces 30 dernières années avec une accélération très sensible dans le fond et dans la forme ces dernières années.Voilà pourquoi je me tiens soigneusement éloigné de ces saletés, miroirs aux alouettes léchés, travaillés et esthétiques mais fondamentalement délétères et totalement dans le sens général de dilution de la société vers le narcissisme, le solipsisme et le scepticisme sectaire.Le diable aime séduire par-dessus tout et encore plus en se vêtant des oripeaux de l'originalité et de la liberté.
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Vous voyez juste, votre réflexion précédente a été l'aiguillon. Et je vous en remercie.Pour le reste, je ne suis pas en désaccord avec vous ; pour autant, je ne peux m'empêcher d'être ébloui par ce film. Vous me direz que de l'éblouissement à l'aveuglement, il n'y a qu'un pas, que j'espère ne pas avoir franchi, mais qui sait… Ce ne serait pas ma première erreur d'appréciation. Ni ma dernière. Turpitudes d'un tempérament passionné… Quoi qu'il en soit, merci encore pour le temps et l'application que vous mettez à m'écrire.
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Chapeau de zozo :Merci d'avoir mis par écrit ce que je pense de ces films noirs et vains….
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À mon tour de vous remercier, ce pour au moins deux bonnes raisons :1) votre reconnaissance, rarissime en notre époque maudite et encore plus dans le monde virtuel ;2) votre remise en question et votre capacité à admettre vos éventuels torts.Je peux vous dire que je connais bien la toile « fâcho », depuis longtemps, et que ces deux qualités sont absolument rarissimes.Je salue donc votre courtoisie et votre aménité.Nous sommes très peu nombreux sur ce blog, mais l'ambiance y est autrement plus saine que partout ailleurs.Et merci au passage au dénommé Paul.Si ce que je ne fais qu'effleurer dans mon intervention précédente vous intéresse, je vous recommande chaudement le visionnage d'un documentaire américain intitulé « Hollywood's War on God » qui détaille par le menu tous les grands films du box office dont la trame de base repose sur l'odieuse gnose : c'est très instructif.Bien sûr il faut parler globish pour ce faire et aussi passer outre le ton sentencieux du présentateur, représentant d'une secte néo-protestante à la con (désolé pour le pléonasme).En dehors de cela c'est le seul travail sérieux que je connaisse sur la question.En cherchant un peu sur le web vous devriez pouvoir trouver cette vidéo.Ce qui devient ensuite « amusant » c'est que vous ne pourrez plus jamais voir une quelconque production de masse (film, clip vidéo, série, livre, publicité, etc) de la même manière car vous y décèlerez rapidement la moindre référence nihiliste gnostique et c'est absolument effarant.Contrairement à ce que l'on pourrait penser, les cathares ont finalement gagné puisque notre époque suit à la lettre leur dogme sans même mentionner le transhumanisme, sorte de « worst of » de tout ce que ces hérétiques appelaient de leurs vœux.Je vous souhaite un bon dimanche.
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Merci. Il est vrai qu'ils sont de plus en plus rares, les espaces épargnés par la déshumanisation… Bon dimanche à vous.
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Cher Nicolas L.,Je viens de voir votre commentaire sur MaSouche dans lequel vous citez plusieurs grands penseurs et politiciens de la Wépublique laïciste et christianophobe : serait-il possible de trouver toutes ces citations (et d'autres) dans un seul post ou un seul recueil ou une seule URL enfin bref dans un seul endroit ?Merci à vous !
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Oui, elles sont en exergue de mon chef-d'œuvre 🙂 Et reprises dans son contenu. Bien à vous. https://www.amazon.fr/dp/1701253143/ref=cm_sw_em_r_mt_dp_U_xlvRDbDZETQT0
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La « récupération » ne date pas d'hier. Jusqu'à la célébration de l'individu libre et responsable qui a pu être exploitée par l'ordre marchand :https://www.youtube.com/watch?v=DsBLkQ7Cq-4Par curiosité, quel est ce site « MaSouche » où vous laisseriez donc quelques commentaires occasionnels ?
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Bonjour à vous Anonyme du 20 janvier 2020 à 01:38 ! »MaSouche » c'est le sobriquet amusant pour FdeSouche !Quant à moi j'y étais un des premiers commentateurs mais ai définitivement abandonné toute intervention après m'en être fait jeter comme un malpropre sans autre forme de procès uniquement parce que ma pensée ne va pas dans le sens général du site à savoir pro-Identitaires, pro-USA, pro-CIA, pro-OTAN, pro-UE etc.Je continue à lire ce site en tant que revue de presse mais sais désormais que son niveau de liberté d'expression est rigoureusement identique à celui de YouTube, Facebook ou autre saloperie.Il y a beaucoup de points avec lesquels je suis en désaccord total avec Rougeyron mais il dit une chose d'une absolue justesse : il n'y a que deux sortes d'hommes dans le monde, ceux qui aiment leur collier et ceux qui n'en veulent sous aucun prétexte. Je refuse toute tutelle, tout maître, toute sujétion, que celui qui tienne la laisse soit américain, allemand, russe, musulman, chinois ou je ne sais quoi.De toute façon tous ces commentaires virtuels sont parfaitement inutiles, même les livres me semblent de plus en plus lassants… nous arrivons à une époque où la réflexion, la théorie et la pensée ont été mille fois convoquées, on a fait le tour, des centaines de fois, on a compris, c'est bon, merci, l'heure est à la réalisation.Bien à vous !
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Ainsi, fdesouche autorise les commentaires : je l'ignorais. Seraient-ils bloqués par uBlock Origin ? En tout cas, merci de votre réponse. Je ne consulte, de temps en temps, que la déprimante liste des hauts faits d'une diversitude toujours plus libre de s'exprimer.J'ai presque entendu le ton sentencieux et lent de Rougeyron enfonçant une porte ouverte depuis au moins La Fontaine, ce grand politique célébré par Boutang. 😉 Tous, nous préférons le loup au chien — en tout cas nous le devrions. Pour reprendre une fière déclaration dans la langue de l'ennemi : « I will not make any deals with you. I've resigned. I will not be pushed, filed, stamped, indexed, briefed, debriefed, or numbered. My life is my own. » (Proudhon a formulé quelque chose de comparable). Nous sommes trop peu nombreux à soutenir cette thèse, qui parlons dans le désert. Deux extraits ://Considérant que tout ce qui devait être pensé l'a déjà été, le meilleur des nouveaux livres, c'est une bibliographie, et même : une bibliothèque (un autre nom pour : cimetière de la pensée). Une intelligente censure s'imposerait pour décourager la publication (je n'ai pas dit : la rédaction) d'écrits nouveaux et inutiles qui n'ont d'autre objet que de témoigner de quelques élémentaires et honnêtes qualités intellectuelles sans génie particulier. Nous devrions être plus nombreux à priver d'éventuels lecteurs de nos lumières honorables mais redondantes.Enfoncer les portes ouvertes (« Ciel ! le cinéma est un moyen de propagande ! », « Horreur ! nos ennemis mentent ! », « Stupéfaction ! le Système veut notre mort ! » et autres exclamations ejusdem farinae), c'est un exercice très facile. S'agirait pour nos trop nombreux beaux esprits de cesser de constater ou d'analyser, avec plus ou moins de bonheur, la situation, pour chercher, si c'est encore possible, des remèdes et même ce fameux remède à tout que méditait un situationniste trop peu connu.Si des gens (bien) plus intelligents que nous n'ont pas réussi à trouver des remèdes, nous n'avons même plus à nous accuser de n'être pas assez intelligents. C'est une consolation.Non, de fait, ce n'est pas une consolation.//J'ai déjà eu l'occasion de le souligner : le diagnostic de la situation a déjà été fait mille fois, les quelques solutions rationnelles évoquées mille fois aussi. La question n'est même plus « Que faire ? », mais quand, comment, avec quels moyens, avec qui et surtout : à quel prix ? Car il y aura un prix à payer, et terrible encore. Correction : il y aurait un prix, car tout restera dans l'ordre du seul discours, faute des moyens, de la volonté et même du courage.Si j'étais d'humeur facétieuse, je dirais que la seule action digne, puisqu'ils ne nous laisseront même pas subsister dans des réserves (attention, je n'ai pas dit : des camps), serait encore de les priver tous du patrimoine (livres, oeuvres d'art, techniques…) accumulé par nos ancêtres, pour qu'ils n'aillent pas en profiter et le souiller. Un Howard Roark l'a fait pour sa propre création… mais c'est dans un livre. Quant aux miracles…C'est terrible à admettre, mais quand je considère nos chers contemporains, ces masses de crétins satisfaits qui pensent et vivent comme des porcs, comme dit l'autre (d'ailleurs conscient d'être injuste avec ce pauvre animal), je ne me sens plus de solidarité qu'avec des morts.//On doit évoquer un texte ironique de Robert Benchley se terminant par un appel à l'action… sous la forme de nouveaux vains discours.
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Vous n'êtes pas seul ! https://www.youtube.com/watch?v=vDGnK-o13Vo&t=46s
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Cher Nicolas. J'ai donc pris connaissance du film, sur vos conseils … et je suis surpris. Moi qui adhère d'habitude à 120% à vos analyses, je suis surpris que vous ne voyez dans ce film qu'un chef d'oeuvre. Car chef d'oeuvre il y a, indubitablement, au plan formel. Mais pour ce qui est du fond, suis-je le seul à y voir l'exacte antithèse de ce qui nous anime et donc, puisqu'il faut bien appeler un chat un chat, une oeuvre antéchristique ? A commencer par cette étrange trilogie : Arthur, sa Mère Penny et son Père … absent, telle une Sainte Famille inversée. Un Père qui ne le reconnaît à aucun moment du film et une Mère qui se révèle être une folle, voire une prostituée comme dans une certaine Tradition … talmudique, et qu'Arthur finit d'ailleurs par étouffer sur son lit d'hôpital. Je passe sur la lente métamorphose du héros, de looser dépressif (mais émouvant) à tueur vindicatif (et donc pêcheur) pour ne m'attacher, pour faire court (comme vous !) qu'à une des scènes finales, où deux clowns extraient Arthur à demi-mort de la voiture de Police qu'ils ont précédemment emboutie et le déposent, tel une descente de croix moderne, sur le capot du véhicule où il finit par 'ressusciter' et danser les bras en croix (mais dans le vide) au milieu d'une foule en délire, fruit de son 'sacrifice'. Joker, en ce sens, est l'avatar moderne de l'éternel révolté, de celui qui promet à l'homme la libération par la violence, et qui pousse Caïn à tuer Abel par jalousie de son sort. C'est Mohamed, c'est Luther, c'est Robespierre et Lénine réunis. Comment, sachant celà, encenser un tel film et se dire Chrétien ? Voilà qui me surprend et, pour tout dire, me déçoit. Mais je vous pardonne car vous ne saviez probablement pas ce que vous disiez !Matthieu 24.24. Car il s’élèvera de faux christs et de faux prophètes ; et ils montreront de grands signes et des prodiges, de manière à séduire, si possible, même les élus.
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Joker n’est pas un modèle : c’est un révélateur. Un portrait tourmenté, saccagé, mutilé — un portrait à la Picasso — de la souffrance et de la violence engendrées par la Modernité.Ce que j’essaie péniblement d’expliquer, c’est que j’admire la justesse de ce portrait ; non que je me réjouis de la réalité qu’il dépeint. De la même manière que je ne suis pas particulièrement heureux d’être né dans cette époque atroce, même si je prends un certain plaisir à en tenir la chronique.Car voyez-vous, parler de ce monde, encore et encore, braquer dessus les projecteurs pour le montrer dans toute son horreur, me semble essentiel pour le combattre. Et j’ai cru pouvoir identifier cette démarche dans Joker.Ainsi, l’histoire familiale d’Arthur Fleck est certes épouvantable ; mais je peine à percevoir à quel moment il serait fait l’éloge de telles ignominies. Personnellement, j’y vois au contraire un exposé glaçant du chaos psychique généré chez l’enfant par l’instabilité familiale — pour parler par euphémisme — et donc un plaidoyer en creux pour la famille conventionnelle, c’est-à-dire non moderne…Plus généralement, là où vous voyez une œuvre antéchristique, je vois une œuvre décrivant un monde antéchristique. Un tableau magistral représentant avec une prodigieuse acuité le désastre absolu de la Modernité. Mais je ne parviens pas à sentir de complaisance pour ce désastre.Ce film recèle en revanche, et là je vous approuve, une apologie de la révolte. Et de la violence. Mais contrairement à vous, je ne condamne pas catégoriquement cette violence et cette révolte. Comment, en effet, ne pas être révolté par les immenses saccages du progressisme ? Comment ne pas en vouloir à mort à cette idéologie qui occasionne la mort intérieure de centaines de millions d’âmes ? Nourrir un sentiment de révolte tenace et incessant envers ce monde ignoble est à mon sens la plus belle preuve de santé mentale. Et morale.Quant aux modalités de cette révolte, je ne suis hélas pas certain qu’elles puissent exclure la violence, au moins à titre transitoire. Vous n’ignorez pas mon amour des mots et de la dialectique ; pour autant, je crains que cet arsenal ne soit pas suffisant pas pour enrayer la barbarie contemporaine. Il faudra peut-être, même avec répugnance, se placer sur le terrain de l’ennemi et lui répondre dans son langage, si nous voulons qu’il nous comprenne… « La France s’est faite à coups d’épées » disait De Gaulle. J’ai bien peur que sans épée, la révolte ne se limite à de vaines paroles. Et à des films tout aussi vains, quoique brillantissimes…
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Merci d'avoir publié mon commentaire et pour votre longue réponse. Je rectifie donc : vous savez ce que vous dites et je l'approuve à 90% (hormis le recours à la violence, Matthieu 26:52) cette fois. Cordialement,
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PD : Petite anecdote vécue : ma fille, qui n'est pas chrétienne (car non baptisée) et donc socialiste (car vivant en Espagne), a vu Joker et en a déduit … la nécessité de plus de socialisme, pour s'occuper de ce genre de cassos ! Comme quoi c'est pas gagné
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