
Qui s’ouvre indifféremment au vrai comme au faux est mûr pour n’importe quelle tyrannie.
Georges Bernanos
Nul ne peut céder aux sollicitations du conformisme et demeurer libre.
Oscar Wilde
Quantité de faux prophètes se lèveront, et ils égareront bien des gens.
Matthieu 24,11
Pour contredire Mozart quand il parle musique, il faut un sacré niveau. Ou un sacré ego.
Pour contredire Zidane quand il parle football, il faut être sacrément talentueux. Ou sacrément présomptueux.
Pour contredire l’un des plus grands virologues au monde quand il parle virus, il faut être sacrément compétent. Ou sacrément pédant.
Et pour contredire l’un des plus grands virologues au monde quand il parle VIH et qu’il s’agit, précisément, du virologue qui a découvert le VIH, il faut de sacrées qualifications. Ou une sacrée prétention. Le tout saupoudré d’une bonne dose d’inconscience. Il faut, pour se lancer sans complexe à l’assaut d’un savant d’une telle dimension, prendre de drôles de drogues… bien désinhibitrices… Être doté d’une résistance de fer à l’autocritique. Jouir d’une extraordinaire capacité de déni de ses propres insuffisances. Ignorer son incompétence. Ignorer son ignorance. Ignorer, surtout, la peur du ridicule…
Ou être journaliste.
« Coronavirus et VIH : pourquoi la théorie du Pr Luc Montagnier est invraisemblable. » : ainsi titre le Parisien à propos du Professeur Luc Montagnier — pardon, du Pr Luc Montagnier (on ne va quand même pas orthographier extensivement le titre de ce charlatan) ; quant au verdict de L’Obs, il est sans appel : « Le Pr. Montagnier diffuse des théories fantaisistes. »
Invraisemblable. Fantaisiste. Ce sont les mots que je cherchais. Il tombe en effet sous le sens qu’entre le journaliste et le virologue, l’invraisemblable est du côté du virologue, quand il parle de virus. Qu’entre le Prix Nobel de médecine qui a découvert le VIH, et le plumitif analphabète des pages « Santé » du Figaro, le fantaisiste est de toute évidence le Prix Nobel de médecine. A fortiori quand il parle de VIH. C’est clair, c’est net, ça ne fait pas un pli. Toute personne qui remettrait en cause ces raisonnements d’une logique implacable s’exposerait bien légitimement aux imputations de populisme. De conspirationnisme. Et de complotisme.
Non mais sérieusement ?! Quel être sensé peut croire que le Prix Nobel de médecine qui a découvert le VIH s’y connaît mieux en VIH qu’un journaliste de Libé ? Quel esprit normalement constitué peut, s’agissant de virus, accorder davantage de crédibilité à une pointure mondiale de la virologie qu’à un fact-checker de L’Obs ? Comment, à moins d’être un bas du front incurable doublé d’un gobeur de fake news irrémédiable, comment, donc, peut-on mettre en doute la fiabilité des décrypteurs du Monde et des fact-checkers du Figaro ? Vous savez, ces nouveaux curés du culte progressiste qui nous expliquaient il y a peu que les Printemps arabes amèneraient la démocratie, l’euro la prospérité, l’UE la protection, l’immigration le vivre-ensemble, que l’intégration fonctionnait vachement bien et que Allah Akbar n’avait rien à voir avec l’islam ? Ces modèles de constance et de cohérence qui, il y a encore quelques semaines, traitaient de complotistes ceux qui n’excluaient pas que le virus de Wuhan provienne du laboratoire de virus de… Wuhan (quel cerveau détraqué faut-il avoir, pour former des raisonnements aussi tortueux ?), et titrent maintenant : « Coronavirus : le laboratoire de Wuhan a-t-il joué un rôle dans la pandémie ? » ; « Le coronavirus a-t-il pu s’échapper des centres de recherche de cette ville chinoise d’où est partie l’épidémie ? Le Monde s’est plongé dans cet univers particulier. » Comme si de rien n’était… Et sans mea culpa… Sans s’excuser d’avoir sali des individus dont le seul tort était de raisonner ; et dont, dorénavant, ils s’attribuent les raisonnements… En quelle estime et quel crédit doit-on tenir des gens qui déchaînent tous les recours de la calomnie pour discréditer une thèse puis, quand elle s’avère, la reprennent sans vergogne à leur compte ?
Bref, ces gens fiables et sérieux nous expliquent aujourd’hui — pour demain, on verra — que l’homme qui a découvert le VIH n’est ni fiable ni sérieux quand il déclare avoir… eh bien… découvert le VIH dans le Covid-19. Qu’il s’égare. Qu’il déraille. Il est vrai qu’eux ne peuvent dérailler : ils sont les rails (comme aurait dit Muray). Les rails de la bonne pensée. La seule pensée. L’unique…
Tout leur bilan le prouve : ces esprits omniscients et visionnaires ne sauraient se tromper. Encore moins nous tromper. Oyez donc dévotement leurs très Saintes Paroles : le découvreur du VIH divague, quand il prétend avoir découvert le VIH dans le Covid-19. Il débloque. Il hallucine. Il est complètement fou. Parole de pigiste scientifique. De plumitif chercheur. D’éminent virologue de salle de rédaction. Ah, vous l’ignoriez ? Toutes les salles de rédaction sont équipées d’un « Espace Laboratoire » où les chercheurs en fact-checking peuvent étudier le matériel génétique de n’importe quel virus (ils les ont tous en stock) et, le cas échéant, démentir les théories fantaisistes des Prix Nobel de médecine. Coller sur leurs travaux un gros bandeau « FAKE NEWS ». Tout cela en une heure. À propos d’études qui ont nécessité plusieurs semaines, voire plusieurs années de travail, et qu’ils n’ont même pas consultées. C’est ce que, dans le jargon des fact-checkers, on appelle une démarche scientifique. Sérieuse. Logique et rigoureuse. Ça vous semble rapide ? Vous avez quelques doutes ? Attention, le complotisme vous guette. Ce qu’il faut bien faire entrer dans dans votre sale tronche à fake news, c’est qu’un jeune séminariste du Monde ayant fait vœu de Vérité est guidé par la grâce ; il peut donc accomplir des miracles inaccessibles à un Prix Nobel démoniaque ayant voué sa vie à l’esbroufe et au mensonge. Sans compter — mais sans doute l’ignoriez-vous également, c’est fou ce que vous êtes ignorant — que pour intégrer une école de journalisme, il faut être titulaire d’un BAC+15 de virologie. Quoi, la plupart des journalistes ont environ trente ans ? Eh bien ils sont précoces, voilà tout ! De vrais petits génies ! Bien plus forts et agiles que de grands Prix Nobel ! Comprenez, à la fin, comprenez que les journalistes, ces êtres omniscients et incorruptibles, sont de la nouvelle race des seigneurs : la race des fact-checkers.
C’est donc très injustement qu’Oscar Wilde — ce beauf un peu simplet, à tendance complotiste — qualifiait les journalistes de « plumes consciencieuses d’illettrés » et ajoutait : « Le journalisme justifie sa propre existence par le grand principe darwinien de la survie du plus médiocre. » Et qu’Henri Béraud — bas du front des bas-fonds — déclarait : « Le journalisme est un métier où l’on passe la moitié de son temps à parler de ce que l’on ne connaît pas, et l’autre moitié à taire ce que l’on sait. »
Oui, de tels propos sont injustes pour les journalistes. Injustes et malhonnêtes (tout le contraire des journalistes, en somme). En effet, les journalistes ne sont pas les seuls à mériter de tels reproches. Il faut y ajouter, si on veut être juste, le pullulement des petits potes, des pitres prétentieux, des experts qui se plantent, de tous les savants flous, vagues « chercheurs » sans trouvailles et autres ratés de la médecine qui ne ratent pas une occasion de dire tout le mal possible de ceux qui les dépassent. En l’occurrence, cette horde de roquets jappe à qui veut l’entendre que le grand fauve Montagnier est sénile et débloque car il serait atteint de la Maladie du Nobel. Maladie du Nobel… Tiens… Pourquoi pas, après tout… Il y a longtemps qu’on n’avait pas autant stigmatisé dans les médias, mais bon, la stigmatisation a ses raisons que la raison ignore… Et puis, il faut bien avouer que la psychiatrisation des dissidents rappelle des régimes auxquels on se félicitait d’avoir échappé… pourvu que ça dure…
Bref. Maladie du Nobel, donc. On cherche… on se renseigne… Et on apprend que la Maladie du Nobel consiste, pour un récipiendaire de Prix Nobel, à multiplier les prises de position farfelues sur des sujets très éloignés de son domaine de compétences. Attendez, mais c’est pas la maladie du journaliste, ça ? Ne serait-on pas en présence d’une attaque en miroir de la plus belle eau ? Ah, non, relisons attentivement : avant d’attraper la maladie du Nobel, il faut d’abord attraper le Nobel. Ce qui n’est pas le cas des journalistes (tiens, pourquoi, d’ailleurs ?). Lesquels journalistes présentent donc tous les symptômes de la Maladie du Nobel, mais sans le Nobel. Ces grands originaux ne font décidément rien comme tout le monde… Cela dit, puisqu’on en est à s’envoyer des concepts au blaze, peut-être pourrait-on en profiter pour inaugurer celui de Maladie des Journalistes, avec à peu près la même définition (le Nobel en moins, donc) ? Ah non, suis-je bête : c’est leur état normal.
Passons. Et poursuivons notre lecture attentive : « … sur des sujets très éloignés de son domaine de compétences ». Là, il faut bien avouer qu’on ne comprend plus bien. Luc Montagnier, virologue d’envergure mondiale, s’exprimerait donc sur un sujet très éloigné de son domaine de compétences quand il parlerait de virus ? Plus fort encore, le sujet du VIH serait très éloigné du domaine de compétences de l’homme qui a découvert le VIH ? Si ces « scientifiques » manient les éprouvettes avec autant de rigueur que les concepts, il n’y a plus qu’à prier pour qu’ils ne franchissent jamais la porte d’un laboratoire P4… Ni dans un sens, ni surtout dans l’autre…
Mais ce sont désormais ces médiocres, ces incompétents, ces nuls que nous écoutons. Ces bureaucrates de la recherche qui n’ont rien accompli, et en ont développé un féroce prurit de vengeance contre celui qui fait. Ce ramassis de chercheurs ratés et revanchards qui se rassemblent en meute pour cracher sur l’homme dense et accompli. Nains stériles et frustrés, tout constipés de haine jalouse…
Quoi, ce sont quand même des médecins ? Quoi, je ne fais depuis le début de mon très chiant texte que décliner des arguments d’autorité ? Arguments d’autorité… Oui, et alors ? Dans argument d’autorité, il y a argument. Or il en va des arguments comme des autorités : il s’en trouve des légitimes. En conséquence de quoi j’assume et revendique mes arguments d’autorité. Et j’aggrave même mon cas en révélant la pensée impure, scandaleuse, blasphématoire qui les sous-tend : tout le monde ne se vaut pas. Non ? Je ne vous convaincs pas ? Vous êtes toujours sceptique ? Vous n’en démordez pas ? Ils sont quand même médecins, tous ces gens qui débinent le Nobel Montagnier ? Bon… Une dernière tentative, alors, pour tenter d’illustrer. Sinon tant pis, pas grave, on reste bons amis… Cali est musicien. Mozart est musicien. Pourtant, qui écouterait Cali s’il disait que Mozart était un imposteur (qui écoute Cali, d’ailleurs) ? De telles sottises, émanant d’un tel médiocre, feraient simplement hausser les épaules de pitié. Ah ? Même pas ? Remarque, peut-être pas, en effet… L’aplanissement médiatique de la parole et des talents a fait son œuvre. Le catéchisme égalitariste a fini par nous rendre aveugles aux différences de compétences et de mérites. Nous accordons désormais la même crédibilité à celui qui fait, et qui fait bien, qu’à celui qui parle, et ne fait rien. Le rouleau compresseur de l’indifférenciation n’a rien laissé debout : la notion même de hiérarchie nous est devenue étrangère. A fortiori l’intuition de la transcendance…
Jadis, l’homme vivait à la verticale ; aujourd’hui, il survit à l’horizontale. Jadis, l’homme croyait en Dieu ; aujourd’hui, il croit aux fact-checkers. À chaque peuple ses références. À chaque époque son prestige. À chaque civilisation sa grandeur. Pas sûr, toutefois, que la foi du fact-checker insuffle à l’Europe la même vigueur et la même inspiration que la foi chrétienne. Pas sûr que la religion du fact-checking engendre des Notre-Dame, des abbayes, des miracles de la musique et des trésors de la peinture. Mais puisque tout se vaut, il ne fait aucun doute que nous verrons bientôt des splendeurs du même ordre — plus somptueuses encore — éclore des cerveaux occidentaux biberonnés au fact-checking. Nourris aux meilleurs sources, donc… à l’excellence journalistique (qui a dit oxymore ?)… Patience. Laissons le progressisme progresser. Et ne perdons pas foi en ses immenses bienfaits. Ils arrivent. L’avenir radieux est En marche. Parole de fact-checker.
Nous nous croyons sans Dieu ni maître ? Jamais, en vérité, « civilisation » ne connut esclaves aussi craintifs, face à un tyran aussi piteux. Un tyran à la fois inculte et arrogant ; un tyran appelé « médias », servi par des larbins appelés « fact-checkers ». Des êtres vides et nuls, incompétents en tout, que toute personne douée d’au moins un atome d’esprit critique devrait immédiatement identifier comme les escrocs qu’ils sont. Et envoyer foutre extrêmement copieusement. Mais n’avons plus un atome d’esprit critique. Nous n’avons même plus d’âme. Nous n’avons donc plus d’armes. L’hypnose médiatique nous a déspiritualisés, déculturés, illettrés, hébétés : nous n’avons plus rien à opposer aux énormités que nous infligent en continu ces ignares menaçants. Ces inquisiteurs venimeux, ces grosses besaces dégoulinantes de moraline et d’indignation vertueuse qui, faute de savoir agencer des idées, manient avec brio l’intimidation et l’hitlérisation, nous sommes condamnés à les subir. À accepter sans broncher
… restons entre esthètes : la suite est réservée à ceux qui savent vraiment apprécier ma plume. Explications :
« La seule manière de gagner de l’argent est de travailler de manière désintéressée. » Je révère Baudelaire, mais je dois me résoudre à cette désillusion : Baudelaire avait tort. Pour écrire, j’ai ruiné ma carrière. J’ai tiré un trait sur les gros salaires que me promettait mon gros diplôme de grosse école d’ingénieurs. Et je vais au devant de procès, d’intimidations, de saccages de ma vie sociale et de tourments en tous genres… J’en suis donc arrivé à me dire, peut-être orgueilleusement, que l’ivresse de mes textes valait bien celle d’un demi-demi de bière. Par mois… Et je me suis même dit, peut-être ingénument, que ceux qui m’appréciaient seraient heureux de pouvoir me témoigner leur gratitude par ce petit geste. Un petit geste pas si petit, à l’aune de l’effet qu’il aurait sur ma confiance et sur mon engagement… Un petit geste qui pourrait susciter de grandes choses… car si écrire est une activité solitaire, on est bien moins fécond lorsqu’on écrit dans le désert… Merci d’avance, donc, à ceux qui estimeront que mon temps, mes efforts, mes sacrifices, et surtout le plaisir qu’ils prennent à me lire valent bien ce petit geste de reconnaissance. Et d’encouragement. Car je ne sais pas si vous avez remarqué, mais en ce siècle barbare, les belles plumes sont une espèce de plus en plus rare… une espèce menacée…
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