Enfin on décida d’allumer la lumière.
Des morceaux de cervelle étaient éparpillés,
Les cadavres gisaient, certains décapités,
D’autre juste égorgés, la plupart éventrés ;
Un océan de sang inondait le plancher.
Parmi les intestins et les têtes esseulées,
Des survivants épars gémissaient de douleur
Ou, par spasmes, émettaient de bien lugubres pleurs :
Pour beaucoup, sans attendre, il fallait amputer.
De cette nuit de feu, de sang et de terreur,
La plupart sortiraient pour toujours mutilés,
Dans leur chair et leur âme, à tout jamais marqués,
Brisés, anéantis, tenaillés par la peur.
Pendant que les brancards, dans les halos bleutés,
Charriaient les victimes en train d’agoniser,
Clémentine, humaniste habitant le quartier,
Livrait ses impressions à BFM TV :
« Mes premières pensées vont naturellement
Aux premières victimes de ces atrocités,
A ceux qui vont encore être stigmatisés ;
Je parle bien sûr de ces pauvres musulmans.
Ils sont les vraies victimes de cette tragédie,
Et nous devrions tous hurler d’indignation
Devant les amalgames et les persécutions
Qu’endurent ces martyrs de la xénophobie.
Ils sont amalgamés, haïs, stigmatisés,
Mitraillés d’orduriers clichés nauséabonds,
D’amalgames odieux, de stigmatisations :
Ils sont stigmatisés, et même amalgamés.
D’ailleurs on ne sait pas qui sont les assaillants :
On ne peut écarter l’hypothèse frontiste,
Ni ne pas soupçonner les cathos intégristes :
Redoublons de prudence et de discernement
Sans céder à la peur, la haine ou l’ignorance ;
Méfions-nous des clichés et des idées reçues :
« Allah Akbar », qui sait, peut désigner Jésus,
Puisque le christianisme appelle à la violence. »
Par ce discours poignant, frémissant d’émotion,
Clémentine montrait sa belle humanité
Et son époustouflant sens des priorités ;
C’était un grand moment d’intense compassion.
Ces émouvants propos reflétaient un cœur d’or,
Tout en délicatesse et sensibilité ;
Une âme riche et noble, une immense bonté :
On n’aurait pu rêver plus grand respect des morts.
Elle disait aussi qu’en hommage aux blessés,
Il fallait sans délai se remettre à danser :
C’était un geste fort de solidarité
Pour ceux qui, désormais, ne pourraient plus marcher.
Face aux kalachnikovs, à la terreur armée,
Elle préconisait d’aussitôt riposter,
D’opposer nos valeurs de Citoyenneté,
Nos Droits de l’Homme et, comme Hessel, de s’indigner.
Contre les terroristes elle nous exhortait
A résister sur les terrasses de café,
A prendre l’apéro, pour les intimider ;
Résistante accomplie, elle nous l’assurait :
Commander une bière, c’est être Jean Moulin ;
Faire un happy-hour, c’est être Résistant ;
Rien n’est plus courageux, plus noble ni plus grand
Que de fumer un joint une pinte à la main.
Au mépris du danger, il faut prendre les armes :
Liker, poker, twitter, commenter, s’indigner,
Hurler « Je suis Charlie », et surtout consommer
Pour conjurer la peur, la souffrance et les larmes.
Il faut évoluer, vivre à deux cent à l’heure,
Défendre le progrès et la modernité,
Notre droit à rêver et à positiver,
Etre heureux, optimistes, et fiers de nos valeurs :
La Sainte Parité, l’Egalité sacrée,
Les valeurs de Progrès et de Modernité,
Les mesures en faveur de Sainte Mixité,
Sans oublier, bien sûr, la Citoyenneté
Et la lutte acharnée contre les amalgames
Et la dénonciation de tous les amalgames
Et la condamnation de ceux qui amalgament
Et enfreignent la règle : surtout, pas d’amalgame.
Ne pas stigmatiser, ni faire d’amalgame :
Voilà tout ce qui compte : éviter l’amalgame.
Construisons donc un monde pur de tout amalgame
Et nous serons heureux ! A mort les amalgames !
Clémentine, païenne, et flamboyante athée,
Haïssait l’amalgame à l’égal du péché
Et, bien que tolérante, ne pouvait tolérer
Que certains se permettent de stigmatiser.
Cœur d’élite, elle avait toujours eu l’intuition
Que partout se nichaient des discriminations,
Des amalgames haineux, des stigmatisations,
Des idées rances et des propos nauséabonds,
Et des discours de haine, hostiles au vivre-ensemble.
Sans cesse elle attaquait, ne laissait rien passer :
Furieuse, elle exigeait qu’au vocable « islamiste »
On substitue le mot plus neutre « terroriste » ;
Eh oui : un amalgame est si vite arrivé !
Elle avait l’impression, sans être complotiste,
Qu’on en faisait beaucoup contre les islamistes
Tout en laissant voter ces salauds de frontistes ;
Elle y voyait de sourds relents colonialistes
Niant l’équivalence entre les extrémismes
En s’acharnant sur ceux entachés d’exotisme.
Or, pour elle, il fallait appliquer aux fascismes
Les principes sacrés de l’égalitarisme :
Qu’ils se nomment islamisme, haine ou nationalisme,
Les enfants du fascisme ont des effets égaux ;
Ne pas hiérarchiser entre tous ces fléaux :
Ils sont également les fruits de l’extrémisme.
Les extrêmes se valent, c’est un fait avéré,
Mais le repli sur soi, frileux, nauséabond,
Ruinant le vivre-ensemble, attisant les tensions,
Est quand même celui qui a tout déclenché :
La faute originelle est chez les populistes,
Ces franchouillards moisis, étriqués, rabougris
Se préférant à l’Autre, emplis de nostalgie ;
Ce sont eux les premiers et les pires fascistes.
Nous avons le devoir de les rééduquer,
De leur apprendre à ne pas caricaturer,
Ni faire d’amalgame, et de leur inculquer
Le respect et l’amour de la diversité.
Nous devons les guérir de leur sale arrogance,
Nous devons leur montrer ce qu’est la tolérance,
L’acceptation d’autrui, malgré les différences,
Et la fraternité et puis la bienveillance ;
A tous ces gens qui par défaut d’éducation,
Cèdent à la tentation des discours populistes,
Nous devons expliquer qu’ils sont bêtes et racistes,
Des moutons consentant aux manipulations,
Ce, bien évidemment, en toute bienveillance,
Dans un souci d’amour et de fraternité,
Pour que sans amalgame et sans stigmatiser,
Nous bâtissions ensemble une nouvelle France.
Clémentine croyait beaucoup à cette idée
Que nous sommes avant tout des citoyens du monde
Voués à fusionner dans une immense ronde,
Un joyeux arc-en-ciel, plein de fraternité.
Mardi soir, lors de son atelier d’écriture,
Elle avait déclamé un beau texte émouvant
Invitant à céder notre place aux migrants :
Elle était réputée pour ses écrits qui durent.
Pour ses amis poètes, banquiers et écrivains,
Artistes et cadres sup, managers musiciens,
Guitaristes bohèmes et polytechniciens,
Nous devions accueillir tous nos frères humains :
« Dépassons les clichés et les discours de haine :
Aucune différence ne distingue un Syrien
D’un Français ou d’un Suisse, ou bien d’un Italien :
Nous faisons tous partie de la famille humaine ;
N’écoutons pas ceux qui cherchent à nous diviser,
Prônant repli sur soi, haine et ressentiment ;
Syriens, Erythréens, Français ou Allemands,
Nous sommes tous pareils, frères en humanité. »
Tel était le credo de ces grands généreux
Qui souhaitaient accueillir l’ensemble des migrants
Mais pas forcément dans leur arrondissement :
Il y avait bien assez de place en banlieue.
La banlieue, Clémentine, elle connaissait bien
Par les très bons articles de Libération,
Les fact-checkings du Monde, riches en révélations,
Et par Télérama, le journal citoyen :
Enquêtes dissidentes, vérités dérangeantes,
Analyses objectives, infos sans concessions,
Journalistes impartiaux, et sans compromission :
Voilà ce qu’y trouvait cette fille exigeante.
Grâce à ces sources neutres, objectives, impartiales,
Exemptes de clichés, de désinformations,
De contrevérités, de manipulations,
Elle acquérait du monde une vision globale
Loin des stéréotypes et des caricatures,
De ces cons de Français, faiblement éduqués
Votant Front national, hostiles aux immigrés,
Stigmatisant autrui par manque de culture.
A rebours des clichés, Clémentine savait
Que ces pauvres banlieues, souvent stigmatisées
Sont des lieux précurseurs, propres à faire émerger
Une autre société, porteuse de progrès.
Là-bas la parité est loin d’être un vain mot ;
L’égalité des sexes est un fait accompli
Le machisme a perdu, et la misogynie
N’existe pas plus que la haine des homos.
Là-bas l’homophobie n’a pas droit de cité
Tout y est gay-friendly, ouvert et fraternel ;
L’harmonieux vivre-ensemble de la France arc-en-ciel
Est d’ores et déjà une réalité.
Dans ces laboratoires du monde de demain
S’épanouissent à fond les valeurs citoyennes,
L’apothéose des valeurs républicaines ;
L’ambiance y est cordiale, on vit main dans la main
Dans le calme, la paix et la sérénité.
Regorgeant de talents, les banlieues et cités
Sont des lieux enivrants de créativité
Pleins de brillants esprits, de génies, de surdoués.
Dans ces quartiers bénis, pépinières à génies,
Règne une stimulante et fière impertinence,
Un frais et vivifiant parfum de dissidence :
On en ressort toujours quelque peu étourdi…
Cela tourne parfois à la très chaude ambiance :
Ce sont les excès de la fièvre créatrice,
Les grands élans propres à la pulsion novatrice :
Que serait le génie sans un brin d’insolence ?
Clémentine, voulant voir de ses propres yeux,
Ces coins de paradis, ces havres de douceur,
Goûter la poésie de ces lieux enchanteurs,
Avait pris une fois un train vers la banlieue.
Lors de son beau trajet vers l’immense bonheur,
Elle avait rencontré de jeunes hommes à casquettes
(Soit à ses yeux une pléiade de poètes)
Qui, se rapprochant d’elle, lui avaient fait très peur.
Ils parlaient pourtant un langage raffiné
Sale tepu, céfran, roumi, face de craie,
Entre autres mots exquis, mais rien n’y avait fait :
Clémentine s’était trouvée tétanisée.
Il est vrai qu’aussitôt qu’ils l’avaient repérée,
Les poètes à casquette l’avaient interpellée,
Puis en quelques secondes ils l’avaient encerclée
Avant de l’insulter, et puis de la gifler.
Par un bon coup de poing en plein dans les gencives
Ils lui avaient passé l’idée de résister ;
Tout en la saccadant de leurs mains intrusives,
Ils s’étaient empressés de la déshabiller
Puis avaient trois par trois testé ses orifices ;
Pendant que, rigolards, ils ravageaient son corps,
Certains lui assénaient des gifles bien sonores,
Et d’autres parlaient de la finir à la pisse.
Quand ses amis poètes en eurent terminé,
Elle gisait inerte et désarticulée ;
Trois d’entre eux la traitèrent de pute et de traînée
Puis sur son visage ils se mirent à uriner.
Coups de pieds dans les côtes et crachats sur les seins
Achevèrent ce beau moment de parité ;
Tout s’était passé comme expliqué dans Libé,
Loin des caricatures et des clichés malsains.
Les caméras du train, récemment installées,
Avaient enregistré et immortalisé
Cette heureuse plongée dans la diversité ;
Un policier zélé, voulant en témoigner,
Posta la vidéo sur les réseaux sociaux ;
Elle se répandit, eut des millions de vues ;
Très vite cependant, cette vidéo fut
Instrumentalisée par les réseaux fachos
Qui l’exploitèrent de façon nauséabonde,
La mettant au service de leurs obsessions ;
Pour contrer leurs mensonges et falsifications,
Clémentine livra sa version dans Le Monde :
C’était, affirmait-elle, un simple acte isolé,
Qui eût pu se produire aussi dans son quartier ;
Il ne fallait surtout pas généraliser
Et réprimer ceux qui voudraient l’extrapoler ;
Si l’agression semblait très stéréotypée,
Opposant la bourgeoise à des jeunes immigrés,
Clémentine tenait à faire remarquer,
Qu’un des dix agresseurs n’était pas si bronzé.
Quant aux propos racistes qu’ils avaient proférés,
Clémentine assurait ne pas s’en rappeler ;
Et quand bien-même ils eussent été articulés,
Elle les excusait : ils étaient éméchés.
C’était un fait divers, une simple agression :
Clémentine voulait qu’on cessât d’en parler ;
Elle refusait d’être instrumentalisée
Et s’opposait à toute récupération :
L’idée lui répugnait que soient incriminés
Les pauvres Jean Valjean qui l’avaient agressée ;
Que par sa faute ils puissent être stigmatisés,
Ca jamais elle ne pourrait le supporter.
Pour ses dix agresseurs, qui l’avaient dévastée,
Elle manifestait de la compréhension :
Ils souffraient d’exclusion, de stigmatisation :
Il était naturel qu’ils cherchent à se venger.
Il fallait donc, pour eux, avoir de l’indulgence :
Les vrais coupables, au fond, étaient l’intolérance,
Le refus d’accueillir ces chances pour la France :
Qui sème l’exclusion récolte la violence…
Six mois avaient passé, les oiseaux gazouillaient ;
Clémentine, elle, était en train de résister
En terrasse avec son iPhone et son Libé ;
Savourant l’édito, parfois elle twittait,
Ou prenait un selfie, hashtagé #JeanMoulin.
Soudain une voiture s’arrêta devant elle
Deux hommes en sortirent, semblant chercher querelle :
Ils portaient des cagoules, et tenaient dans leurs mains
De lourdes mitraillettes, qu’ils brandirent très haut ;
Quand ils se mirent à crier « Allah Akbar »,
Tout le monde, affolé, se rua vers le bar,
Sauf Clémentine qui haranguait le troupeau :
« Prenez garde ! Attention ! Ne stigmatisez pas !
Surtout pas d’amalgame, ou je fais un malheur !
Ah ! Je vous interdis de surfer sur les peurs !
Comment ? Que faites-vous ? Vous n’obéissez pas ?
On entendit alors partir quelques coups secs
« Ah, que de préjugés encombrent vos cerveaux !
Que de stéréotypes et de clichés idiots !
Je vous le dis : cela n’a rien à voir avec… »
Clémentine n’eut pas le temps de terminer :
Une balle tirée par ces messieurs courtois
Lui rompit la mâchoire ; une autre se logea
Dans son cou. Clémentine finit par s’écrouler.
Elle était, sans conteste, en très piteux état.
Sa gorge palpitait, sa bouche glougloutait ;
De sourds gémissements, par moments, affleuraient ;
L’air, plein d’odeurs funèbres, apportait le trépas.
Clémentine, sentant qu’elle allait rendre l’âme
Dans un suprême effort prit sa respiration
Et livra l’essentielle et ultime leçon :
Dans un dernier souffle elle hurla « Pas d’amalgame ! »
C’était tout ; on pouvait éteindre la lumière.
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